A propos de deux écoles de Bonnard et Woeffray à Fully et Port-Valais. Maria et Bernard Zurbuchen-Henz
La commune de Fully est un regroupement de cinq hameaux situés dans la plaine du Rhône sur le flanc Nord de la vallée juste à lendroit où lhorizontalité de la plaine sinfléchit pour se transformer en coteaux ensoleillés recouverts de vignobles et de châtaigniers. En descendant le Rhône, juste avant Martigny et le coude du fleuve qui annonce l'ouverture vers le Léman. Cest là que les architectes montheysans Bonnard et Woeffray ont implanté la nouvelle école du hameau de Vers lEglise. Ils lont construite en même temps quune autre école, celle de Port-Valais au Bouveret, à lautre bout du lac de Genève. Ce double chantier est intéressant à plus dun titre, car il a permis aux architectes de se servir de lun comme laboratoire de lautre et vice-versa. Un même système constructif, le béton enveloppé dune isolation périphérique, un même souci de réduction du détail et une même préoccupation dutiliser la couleur en relation avec les caractéristiques du site.
Si les analogies entre ces deux bâtiments ne sarrêtent certainement pas là, lécole du hameau de Vers lEglise nous semble plus représentative et aboutie, à cause du programme plus consistant sans doute, dune démarche que mènent Bonnard et Woeffray et qui les conduit, de manière très personnelle, à une réduction constructive et spatiale au service dun site et dun programme.
FULLY
Lécole simplante sur une parcelle communale, proche des terrains de sport et de léglise et perpendiculairement à la salle de gymnastique. Ces deux bâtiments définissent ensemble un préau ouvert aux limites clairement définies. La nouvelle école apparaît comme un monolithe « pas tout à fait rectangulaire, parallélépipède déformé pour se caler dans les géométries présentes sur le site », écrivent les architectes. Cette explication, juste par ailleurs nexplique pas tout, mais cest bien souvent dans la conjonction et la cohabitation de plusieurs raisons que se trouve la pertinence de certains choix et surtout les qualités dun projet.
Le volume haut de trois niveaux est compact, les étages contiennent chacun huit salles de classe et des sanitaires organisés le long dun couloir central. Quoi de plus banal pour une école ? Certainement rien, décrit comme cela, mais Bonnard et Woeffray ont fait subir à ce plan élémentaire une série de déformations et de modifications, qui confrontées à cette banalité du plan toujours présente et sappuyant sur celle-ci génère une impression de tension permanente et de richesse sans cesse renouvelée.
A partir de cette typologie de 2 x 4 classes et d'un couloir central, les blocs de classes sont décalés l'un par rapport à l'autre, et dégagent aux deux extrémités des espaces supplémentaires occupés, du côté du Rhône, par les sanitaires, et, du côté de la montagne par l'escalier principal qui se développe aux étages le long d'une sorte de foyer à double hauteur plus haut que large et éclairé par une grande baie vitrée d'environ 7 x 15 m., comme si le couloir se redressait face à l'inflexion brusque de la topographie. On mesure ainsi par le regard, la verticalité et la hauteur de la montagne toute proche. De là, si l'on se retourne et que l'on regarde à travers le couloir l'autre côté de la vallée, celui-ci apparaît tout à coup comme infiniment lointain et inaccessible, un peu comme lorsque l'on regarde à l'envers à travers une paire de jumelles tout le rapport à l'extérieur semble brusquement modifié.
Cet effet est renforcé par l'absence d'orthogonalité du couloir qui comprime ou étire la vision perspective. La compression du couloir ne répond pas à des critères fonctionnels, liés par exemple au flux des élèves, mais elle révèle en permanence la condition topographique très particulière du Valais; dans un sens l'interminable vallée du Rhône, une fois franchi le fameux coude du fleuve et où il est impossible d'en saisir les extrémités et dans l'autre les vallées perpendiculaires avec ses parois à pic où il faut lever la tête bien haut pour apercevoir le soleil. Avec le mouvement de l'escalier simulant le coude du fleuve, ces deux conditions spécifiques sont réunies simultanément dans le couloir de l'école et introduisent un rapport dialectique permanent entre le "proche" et le "lointain", le "vertical" et "l'horizontal". On pourrait dire que ce n'est pas un espace calme, mais la topographie du Valais n'est pas calme non plus; c'est dans les classes, orthogonales cette fois, qu'il faut aller chercher la tranquillité propice au travail et à la concentration.
Au rez-de-chaussée, les effets du couloir sont réduits, car le problème est différent. Il s'agissait là de structurer l'espace extérieur collectif et de mettre en relation le volume de l'école avec le préau. Pour cela, un bloc de quatre classes a été enlevé pour faire place au préau couvert. Il a littéralement été enlevé puisqu'il n'y a plus de poteau et que les étages supérieurs sont placés en porte-à-faux au-dessus du couvert, les charges étant reportées dans les murs transversaux des classes et dans les dalles horizontales dont les armatures ont été renforcées. Le sol goudronné du préau continue sous le bâtiment sans interruption et sans changement de texture comme les dessins des jeux de marelles. Le plafond du préau couvert est enduit de crépi dans lequel a été mélangé des paillettes de "Mica", qui reflètent la lumière et le mouvements par des petits scintillements brefs.
Corollaire du porte-à-faux, la façade nord intrigue. Elle est composée de deux surfaces pleines en maçonnerie crépie et de deux surfaces vides, celle du porte-à-faux justement et celle de la grande baie vitrée qui éclaire le foyer et dont les vitrages reflètent l'église et la montagne toute proche. Ces quatre unités sont disposées en damier de telle sorte qu'elles se touchent en un seul point matérialisé par un tout petit profilé métallique de moins d'un centimètre d'épaisseur. Performance constructive? Certes, résolue de manière très simple par le décalage du système de poteaux et traverses par rapport au béton porteur; mais aussi performance perceptuelle et architectonique. Cette "rencontre impossible" de quatre surfaces en un seul point annule les vecteurs de force engendrés par le porte-à-faux. Devant cette façade, on ne sent plus un volume qui s'élance vers le préau. Dans un premier temps cela dérange, encore une fois ce n'est pas "calme", mais ce dispositif atectonique à souhait permet d'enlever à cette façade le statut de pignon que le porte-à-faux lui destinait, et de lui attribuer un rôle unique et précis, celui de faire face à la montagne et de refléter l'église. Il lui restitue en quelque sorte une frontalité.
La façade sud est à notre avis plus problématique car les deux fenêtres verticales décalées et dont l'une passe devant la dalle de toiture ont pour effet de diviser le volume et d'affaiblir sa masse et son caractère compact en contradiction avec la volonté de régler tous les problèmes par un volume unique. De plus cela introduit un troisième régistre de percements inutiles en regard avec la force et la clarté de l'ensemble.
En ce qui concerne la construction, Bonnard et Woeffray ont dû développer une stratégie qui réponde à la pratique discutable de l'Etat du Valais qui consiste à associer des bureaux locaux aux auteurs du projet pour la phase de réalisation, ne leur laissant que la direction architecturale. Dès lors, il s'agissait pour eux de choisir des détails très simples, ne relevant pas d'un très haut niveau technologique ni ne nécessitant un contrôle permanent sur le chantier ou encore un haut degré de précision. Les dessins, images du projet devaient impérativement contenir l'essentiel.
Les architectes ont su faire de cette contrainte contractuelle une qualité. L'aspect d'une chose est très souvent révélée par son contraire. C'est ainsi dans l'école de Fully; le gros uvre est là, brut, tel qu'il apparaissait en cours de chantier après le décoffrage, avec des tâches dans le béton, des rhabillages, ce n'est pas un béton brut raffiné tel qu'on le voit si souvent avec des subtilités infinies dans les coffrages ou dans l'alchimie de sa composition, c'est un vrai béton d'entrepreneur fait "comme d'habitude". A ce moment, on a l'impression que l'école est finie, qu'il ne reste plus qu'à boucher les trous des entrées de classe et des fenêtre intérieurs qui éclairent le couloir. C'est là le rôle unique qui va être attribué au second uvre: boucher les trous laissés béants par le gros-uvre. Rien sur les murs, une chape teintée au sol dans les espaces collectifs et un linoleum vert dans les classes. Les architectes ont fait d'une décision constructive, rapporter les portes et les vitrages directement sur le béton en l'occurrence, un élément révélateur de la dialectique gros-uvre second uvre. L'épaisseur et la largeur des cadres ainsi que le recouvrement du béton sont légèrement augmentés ce qui leur donne un petit air de post-it plaqués sur le béton. Comme pour les post-it, on dirait qu'on peut les enlever facilement, mais on sait également que c'est là qu'il faut regarder, parce que c'est là qu'est la couleur et le brillant. Le reste devient une masse grise dont la principale qualité est de ne pas en avoir, pour ne pas distraire de ce qui est important.
Dans le foyer principal, le seul élément du second uvre que l'on voit est la paroi verticale longeant l'escalier. Il s'agit d'un textile jaune tendu et agrafé sur le mur par des pastille en aluminium placées en quinconce. Lorsque l'on prend cet escalier entre cette paroi capitonnée et l'autre mur en béton, on est tout d'abord frappé par la modification des sons: d'un côté, il sont réverbérés sèchement par le béton brut et de l'autre, totalement absorbé par le revêtement textile, à tel point que notre sens de l'équilibre est perturbé, nos oreilles recevant simultanément des informations totalement contradictoires. Au fait, ne serait-ce pas la forme auditive des impressions spatiales perçues dans le couloir et décrites plus haut?
En s'approchant, et lorsque l'on veut toucher cette toile on est surpris par l'aspect rêche et repoussant du tissu, il s'agit d'un tapis de sol, ceux que l'on ne veut jamais poser et dont on est sûr que c'est un cauchemar de marcher à pieds nus dessus. Là encore, l'effet provoqué et double et pas calme; il y a l'attirance de ce revêtement puisqu'il rappelle des meubles moelleux et confortables, mais en même temps, il y a le côté repoussant de la texture de la moquette et l'on se met plutôt à penser aux salles capitonnées des chambres d'asiles psychiatriques.
L'école de Fully n'est pas calme, on l'a dit, mais c'est une qualité pour ce bâtiment qui met en alerte le visiteur et surtout les enfants; à chaque instant on a envie de se retourner, d'aller voir plus loin, puis de revenir, de toucher, mais aussi de rire et de se sentir bien
ce qui est peut-être la plus grande qualité d'une école.
LE BOUVERET
La petite école du Bouveret est une extension de l'école existante. Elle est bâtie sur un remblai de terrain gagné sur le lac qui servait autrefois de zone de manuvre pour les trains de la célèbre ligne du Tonkin. Il reste aujourd'hui quelques morceaux de voies désaffectées où poussent entre les traverses et les voies quelques mauvaises herbes témoins de l'abandon de ces voies. La commune souhaitait par ce petit programme d'école, de garderie d'enfants et de bibliothèque municipale structurer ce no man's land et en faire un lieu important de la vie collective du village. La carcasse rouillée du mésoscaphe, vestige de l'exposition nationale de 1964 devrait même y être exposée.
Le terrain est tout plat, limité d'un côté par la voie de chemin de fer et de l'autre, par un petit canal qui rappelle la limite du lac avant le comblement et marque le lieu précis de l'inflexion de la pente.
Bonnard et Woeffray, on l'a déjà dit, ont développé ce projet parallèlement à celui de l'école de Fully, mais le problème était différent: tout d'abord le programme, beaucoup plus petit ne permettait pas de donner à un seul volume le poids nécessaire et suffisant, ensuite le site pour qui il fallait conserver ce caractère particulier et ne pas le traiter comme une banale zone d'extension du village au risque de se confondre avec la laideur particulière des maisons avoisinantes. Pour répondre à cela , les architectes ont morcelé le programme en deux volumes, l'un contenant les classes et l'autre les parties plus collectives comme la bibliothèque municipale et la garderie d'enfants.
Les deux volumes, peints en vert foncé, de deux étages chacun sont allongés et minces et semblent s'être arrêtés là comme les wagons que l'on lance sans locomotive et qui s'arrêtent tout doucement. On dirait que l'espace s'est construit au gré du hasard de ces manuvres ferroviaires, offrant du côté de la montagne un jardin collectif délimité par le petit ruisseau et par le bâtiment des classes et vers le lac, une surface goudronnée pour les terrains de sport, le préau et les rassemblements collectifs avec comme front le bâtiment de la bibliothèque.
L'entrée du bâtiment des classes est un grand espace sous un porte-à-faux éclairé zènithalement et peint en jaune-orangé de telle sorte que l'effet conjugué de la couleur et de la lumière vive de l'éclairage zénithal donne l'impression que l'on se retrouve soudain sous un Zodiac retourné. Une fois ce seuil franchi, on reconnaît le même type d'approche de la matérialisation qu'à Fully; les espaces collectifs et les circulations sont en béton brut et gris alors que les classes sont recouvertes de linoléum jaune au sol et de panneaux acoustiques perforés au plafond et meublés par des rayonnages fortement colorés et bâtis sur roulettes permettant de modifier l'organisation spatiale de la classe au gré des besoins de l'enseignement. Une fenêtre met en relation la classe et le couloir permettant ainsi un regard furtif vers ce qui se passe "ailleurs".
Dans l'autre bâtiment, la bibliothèque et un bureau de tourisme se trouvent au rez-de-chaussée. La garderie est située à l'étage et possède un prolongement extérieur creusé dans le volume, qui, à la fois structure et éclaire l'espace intérieur et fait de cette terrasse une véritable chambre d'été ouverte vers le ciel et la montagne où les petits enfants peuvent jouer en toute tranquillité. Sur l'autre côté de la garderie un longue fenêtre horizontale, placée à une hauteur anormalement basse, mais à l'échelle de la taille des enfants dirige le regard vers la place. Les couleurs prennent là aussi une grande importance et reposent sur les contrastes entre les verts foncés de l'extérieur, qui rappellent le lac et les wagons et les jaunes électriques et verts pomme de l'intérieur. La petitesse du programme et la taille des bâtiments a contraint les architectes à travailler différemment qu'à Fully, en effet, les bâtiments sont beaucoup plus ciselés et réagissent à chaque situation par un découpage soigné des percements et la mise en place de porte-à-faux ou de marquises définissant avec précision la relation de l'intérieur vers l'intérieur.
On ne regarde pas l'école du Bouveret de la même manière que celle de Fully. Ici, il faut, comme dans un jardin, s'arrêter devant un détail, aller et revenir, se balader, revenir de nouveau en espérant que les "wagons" n'aient pas changé de place parce que la constellation des pleins et des vides qu'ils ont générée structure le site, comme l'avait souhaité la commune, mais à sa manière, tout en conservant la mémoire du lieu et la dynamique du mouvement qui lui est si particulière.
Maria et Bernard Zurbuchen-Henz
FULLY
Architectes: Bonnard et Woeffray
collaborateur: Laurent Savioz
Architectes d'opération: Nunatak, Meilland-Troillet, Crettenand
PORT-VALAIS
Architectes Bonnard et Woeffray
collaborateur: Martin Dauner
Architecte d'opération: Cachat
Maria et Bernard Zurbuchen-Henz, novembre 2001