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L'art en jeu
Le concours s'est poursuivi par des commissions temporaires. Le prochain projet accepté est celui d'Antony Gormley qui propose que le socle soit occupé par des volontaires 24h. sur 24 pendant 100 jours du 6 juillet au 14 octobre 2009. Il recherche 2'400 volontaires sous le titre One & Other!
Apprendre à voir
Quelques remarques à propos d'un concours de sculpture londonien. Par Patrick Schaefer
Au XVIIIe siècle déjà, dans sa Lettre sur les Aveugles, publiée en 1749, Diderot a posé la question «Faut-il apprendre à voir? » Que verrait une personne née aveugle, à qui une opération permettrait soudain de découvrir visuellement le monde qui lentoure? Pour traiter ce sujet, il expose et compare les mécanismes de la perception, de limagination et de la réflexion chez laveugle et chez lhomme qui voit. «Nous ne distinguons la présence des êtres hors de nous, de leur représentation dans notre imagination, que par la force et la faiblesse de limpression: pareillement, laveugle-né ne discerne la sensation davec la présence réelle dun objet à lextrémité de son doigt, que par la force ou la faiblesse de la sensation même.» p. 172. Diderot compare et associe ainsi les impressions tactiles et visuelles, les premières remplaçant les secondes chez laveugle. p. 173 « ... limagination dun aveugle nest autre chose que la faculté de se rappeler et de combiner des sensations de points palpables, et celle dun homme qui voit, la faculté de se rappeler et de combiner des points visibles ou colorés. » Il poursuit son raisonnement ainsi, p. 193 « Doù lon voit quun peuple daveugles pourrait avoir des Statuaires, et tirer des statues le même avantage que nous, celui de perpétuer la mémoire des belles actions, et des personnes qui leur seraient chères. Je ne doute pas même que le sentiment quils éprouveraient à toucher les statues ne fût beaucoup plus vif que celui que nous avons à les voir. » Il sest appuyé au cours de sa démonstration sur lexemple dun mathématicien anglais aveugle qui sappelle Saunderson, raison pour laquelle il mentionne son nom. p. 194 « Saunderson voyait donc par la peau ; cette enveloppe était donc en lui dune sensibilité si exquise, quon peut assurer quavec un peu dhabitude, il serait parvenu à reconnaître un de ses amis, dont un Dessinateur lui aurait tracé le portrait sur la main, et quil aurait prononcé sur la succession des sensations excitées par le crayon : cest Monsieur un tel. Il y a donc aussi une peinture pour les aveugles : celle à qui leur propre peau servirait de toile. » pp. 205-210 Après cet exposé, Diderot arrive à une conclusion fort importante, à savoir que nos perceptions sont liées à notre éducation : p. 211 « il faut peut-être que lil apprenne à voir, comme la langue à parler. » p. 213. « Il faut donc convenir que nous devons apercevoir dans les objets une infinité de choses que lenfant ni laveugle-né ny aperçoivent point, quoiquelles se peignent également au fond de leurs yeux ; que ce nest pas assez que les objets nous frappent, quil faut encore que nous soyons attentifs à leurs impressions ; que par conséquent on ne voit rien la première fois quon se sert de ses yeux ; quon nest affecté dans les premiers instants de la vision, que dune multitude de sensations confuses. » p. 221. Pour conclure il relève que cest le niveau déducation atteint qui déterminera ce quun aveugle qui recouvre la vue verra.
Ainsi je dirais que non seulement il faut apprendre à voir, mais il faut aussi apprendre à évaluer. Où se trouve lessentiel? dans lidée, le support, lexécution ? La réflexion sur la vision proposée par Diderot peut nous amener à relever deux éléments, dune part, lartiste nous offre sa vision du monde qui est aussi perception, réaction au monde, dautre part, notre il ne saurait être innocent, la manière dont il va percevoir luvre sinscrit dans un cheminement dans une éducation, dans une foule de références diverses (Gombrich). (Dans une monographie consacrée à Daniel Spoerri, Heidi E. Violand-Hobi, Daniel Spoerri Biographie und Werk, Prestel Verlag, München, London, New York, 1998, 140 p., ce dernier observe quil voulait faire voir lart dans le quotidien. Il relève, à propos du travail quil a réalisé pour le restaurant du pavillon suisse à Séville, que la sensibilité artistique a évolué de façon spectaculaire, ce qui était provocant et choquant en 1960 est considéré comme un élément de décoration parfaitement accepté en 1992.)
Exemple londonien
Depuis 25 ou 30 ans, nous vivons dans lunivers dune philosophie et dune esthétique postmodernes. Cette évolution de la pensée a permis de relativiser les conflits, les oppositions entre les différentes formes dexpression artistique. Elle a mis un terme à la croyance, à la foi, en une évolution toujours positive, toujours renouvelée, vers des formes dexpression de plus en plus audacieuses, de plus en plus adaptées à des temps nouveaux. Cette approche a eu lavantage de permettre de reprendre en considération des formes dexpression traditionnelles comme le dessin ou la peinture. Par contre linconvénient de cette pensée soutenant un relativisme absolu est quelle a provoqué des réalisations totalement gratuites, mettant en scène la seule jouissance de laffirmation de leur gratuité et de leur absurdité. Si elle a souvent ouvert des portes assez étonnantes à limagination, décidément toujours débordante des artistes, on observe enfin un certain ressassement. Laffirmation dun relativisme absolu, de linterchangeabilité complète des démarches est devenu une véritable idéologie. Et pourtant si nous regardons bien, si nous nous informons et cherchons un peu, nous découvrons quil existe en fait des démarches fort différentes les unes des autres qui proposent des choix clairs et tout à fait distincts.
Pour éclairer ce propos je voudrais mentionner un concours de sculptures qui se déroule actuellement à Londres. Trafalgar Square la place londonienne qui célèbre la victoire de lEmpire britannique sur Napoléon est connue de chacun. Au centre dune grande fontaine se trouve la colonne de Nelson et aux 4 coins on a érigé de très grands socles. Sur trois de ces socles sont placées des statues équestres de héros nationaux. Le quatrième qui se trouve au nord-ouest juste devant la National Gallery est pourtant resté vide depuis 1843, date de lachèvement de la place, 157 ans, et lon na jamais réussi à trouver un accord pour décider qui méritait de figurer sur cette colonne. Récemment, un concours a été lancé demandant de formuler des idées sur la manière dont cet espace pourrait être utilisé. Trois propositions ont été retenues et les artistes ont pu, mais à titre provisoire, réaliser leur projet et linstaller sur la colonne pendant quelques mois. Il nest pas du tout certain que lun ou lautre de ces projets devienne définitif.
Les artistes sont Rachel Whiteread, qui a réalisé un moulage du socle lui-même. Une répétition translucide du site qui affirme le refus du sens, au profit dun processus esthétique, dun effet surprenant. Loeuvre évoque un bloc de glace placé en cet endroit, elle sera présentée de lautomne 2000 jusquau printemps 2001. Mark Wallinger avec Ecce Homo, installé en juillet 1999 a réalisé le moulage dun homme revêtu dun pagne les mains ligotées derrière le dos qui évoque la figure du Christ, tel quil fut présenté par Pilate. Enfin Bill Woodrow dont la sculpture « Regardless of History » a été installée en mars 2000, présente une tête coupée sur laquelle repose un livre sur lequel pousse un arbre dont les racines couvrent la plinthe. Un bronze assez convaincant par sa technique mais un peu lourd dans sa rhétorique.
Si je mentionne ce concours, cest pour montrer quen réalité, il existe des choix et que tout nest pas équivalent. LEcce homo, homme imberbe, les mains ligotées dans le dos, de 180 cm, proposé par Mark Wallinger renvoie à notre culture chrétienne. Il apparaît aussi comme un personnage qui serait sorti dune toile de la National Gallery, mais surtout il met en cause la monumentalité des autres statues et au lieu de célébrer des généraux, la violence et la guerre, il rend hommage aux victimes sans emphase, en leur laissant leur dimension dhomme. Par contre il ny a aucun travail de sculpteur au sens traditionnel derrière cette réalisation dans la mesure où il sagit dun simple moulage. Il refuse toute monumentalité, et dénonce en fait lemphase sculpturale des autres monuments. Au contraire de Bill Woodrow qui manipule le bronze dans un esprit baroque ou de Rachel Whiteread qui renvoie limage vide du socle en linscrivant dans un processus esthétique nouveau, tout en refusant tout prise de position. Nous pouvons donc distinguer et mettre en évidence des démarches extrêmement différentes et leur plus ou moins grande visibilité relève de choix esthétiques, mais aussi politiques.
Conclusion
Peut-on, doit-on apprendre à voir? Quelle place laisse-t-on à linterprétation, à la perception, Comment celles-ci peuvent-elles être développées. Comment accroître les critères dévaluation et quelle est la place du goût personnel?
Patrick Schaefer, mars 2000, Lart en-jeu
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