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Biennale de Venise. Plateau de lhumanité jusqu'au 4 novembre 2001
Du Réel et du Paradis
Pour la seconde fois Harald Szeemann dirige la Biennale de Venise. Celle-ci comprend deux parties : les pavillons nationaux qui se trouvent dans les Giardini alors que d'autres sont répartis dans divers bâtiments à travers la ville. Par ailleurs une exposition de grande envergure est présentée dans le Pavillon italien des Giardini et dans les grands locaux de lArsenal. Les espaces mis à disposition de la Biennale ont encore été accrus cette année.
Il y a quelques années le parcours à travers les pavillons nationaux faisait sourire, car de nombreux travaux présentés paraissaient complètement désuets, secondaires. Aujourdhui ce nest pratiquement plus jamais le cas. Il est clair que chaque pays, conscient de lenjeu dune bonne visibilité de sa scène artistique sur des plateaux internationaux, investit beaucoup pour parvenir à un résultat convaincant. On peut aimer ou ne pas aimer, partager la direction choisie ou la rejeter, mais linvestissement et la qualité des produits obtenus ne fait aucun doute. De plus en plus, on choisit la présentation monographique, ce qui donne plus dimpact aux uvres de lartiste retenu. Il faut aussi relever que si le parcours impliquant la visite des expositions réparties dans la ville est épuisant, il révèle dexcellentes surprises au niveau des expositions, mais aussi par les bâtiments quil permet de découvrir.Plateau de lhumanité : une approche intuitive de la scène contemporaine
Après ces remarques liminaires venons-en au cur de laffaire, lexposition intitulée Plateau de lhumanité, puis je mentionnerai certains des artistes proposés dans les sélections nationales.
Il me semble que la confrontation avec la réalité peut être considérée comme lun des fils conducteurs de cette exposition. Un réel qui nest pas politique ou militant, mais qui doit permettre à lartiste déchapper au ressassement des mêmes questions ou problèmes. Sur ce plan le travail du Bulgare Nedko Solakov (1957) est très clair: deux peintres couvrent les murs dune salle lun de blanc et lautre de noir et se succèdent à l'infini.
Bien sûr ce retour vers le quotidien implique aussi la trivialisation, lart ne porte plus de grand A. Pourtant lorsquon parcourt une exposition comme celle-ci on remarque à quel point cette confrontation à la réalité peut être féconde et nécessaire. Il y a aussi des idées identiques qui surgissent chez certains artistes et une diminution de lexacerbation du style personnel. Un langage international se crée dans lequel on reconnaîtra peut-être des écoles anglaises, hollandaises, canadiennes par exemple. Le texte dintroduction rédigé par Harald Szeemann montre bien que lexposition est construite sans exigence théorique explicite au niveau du discours. Par contre il existe une approche très déterminée, le refus des frontières entre les techniques, le refus également de barrières entre les générations, ce dernier est assez audacieux et intéressant, car des artistes jeunes sont ainsi placés à côté dartistes beaucoup plus âgés et confirmés ( Twombly, Richter et Néo Rauch par exemple). Par ailleurs on constate que la rupture des limites nest pas absolue, ou dogmatique, on va vers la trivialisation, mais il y a une limite, on va vers la science-fiction, mais il y a une limite, non explicite, non dite, non théorisée, mais sensible. Ainsi se reforme une définition de lart dans le cadre dun espace et dune exposition.
Ouverture, abondance et lacunes
Cette Biennale présente un très grand nombre dartistes provenant dun nombre de pays plus important que jamais. On remarque notamment les ouvertures vers le Mexique, les Philippines, les pays du nord. Pourtant, et plutôt que de regretter une éventuelle surabondance, je ne peux mempêcher dêtre frappé par détranges absences. Le terme employé dans le titre de lexposition « plateau », mais aussi plate-forme, lorsquil est mis en relation avec la création contemporaine me fait immédiatement penser à La Jetée, 1962, de Chris Marker. Cest peut-être la plus brillante visualisation dun plateau et des problématiques de relations entre le présent, le passé, le futur et la condition humaine qui aient jamais été produits. Je métonne que cet artiste nait pas été intégré dans cette présentation, soit par des travaux plus récents, soit par des exemples de son influence actuelle, Terry Gillian, par exemple. Il serait oiseux dénumérer tous les pays non représentés, de même que tous ceux qui le sont, pourtant je ne peux mempêcher de relever labsence de lInde. Alors que la section consacrée à Bombay était sans doute la plus réussie et la plus intéressante dans lexposition Century City de la Tate Modern, je citerais notamment Sudir Pathwardan (1949) et Shamila Samant (1967), il est curieux de devoir relever quils ne sont pas arrivés jusquà Venise.
Les pavillons nationaux
On peut distinguer des approches qui proposent une implication directe, une participation du spectateur. Cest le cas des pavillons allemand, canadien, français, hongrois et polonais notamment. Dautres sadressent à la sensibilité, impliquent les sensations de ce dernier, mais de façon plus passive le Brésil avec les odeurs épicées d'Ernesto Neto. Mark Wallinger utilise les émotions dans un véritable processus dappropriation et de détournement en les appliquant à des scènes banales du quotidien. Il filme la porte des arrivées à laéroport qui souvre pour laisser sortir les passagers. Un rythme ralenti, une musique religieuse d'Allegri qui prend aux tripes et un titre The Threshold of the Kingdom et voilà les ingrédients de lémotion artistique réunis avec une efficacité et une ironie particulièrement mordantes qui ne laisse aucun doute sur la nature de lartefact.
Dans les années 1960, il sagissait de saligner sur le langage reconnu de lavant-garde avec toujours bien sûr un décalage et la conséquence inévitable dun regard condescendant de la part des occidentaux. Aujourdhui le problème a clairement évolué. Les artistes explorent des traditions propres à la culture dont ils sont issus. À partir de cette découverte, ils développent un travail personnel. Pour y parvenir ils disposent de moyens techniques, dinstruments, dont ils ont acquis la maîtrise en Europe ou en Amérique du Nord qui leur permettent de sexprimer avec une grande souplesse et une efficacité incontestable. Ils utilisent et maîtrisent les mêmes instruments que les artistes occidentaux mais parviennent à exprimer une sensibilité différente, cest sans doute la raison pour laquelle une production moyenne de très bon niveau peut être observée dans une Biennale comme celle-ci.
Patrick Schaefer, lart en jeu, 13 juin 2001.
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