Expo.02
Quelques remarques sur larteplage de Bienne.
Préambule
Je tiens à préciser que je ne fais pas partie de ceux qui font la moue lorsque lon parle dExpo.02 parce quelle a coûté trop cher. Il est vrai que si lon songe aux sommes habituellement allouées au domaine culturel, largent englouti dans cette manifestation paraît relever du délire, par contre on peut aussi considérer que cela ne représente même pas le coût des quelques kilomètres dautoroute inaugurés peu avant lexpo. Tout est relatif. Il est aussi vrai que lorsque lon assiste régulièrement à des concerts, représentations théâtrales ou que lon visite des expositions, on doit constater que cest une partie très restreinte de la population qui est touchée par ces événements culturels, pourtant abondamment subventionnés et quil peut être bon de tenter de toucher dautres publics, dune autre façon. Ce préambule pour signaler que je ne suis donc pas à priori opposé à lexpérience développée par cette exposition nationale, qu'elle me semble plutôt légitime et que ceux qui trouvent quelle a coûté trop cher magacent.
Cela dit nous assistons à un véritable matraquage médiatique qui sapparente plus à des pratiques de communication en temps de guerre quà une approche libre de linformation dans un pays démocratique. Là aussi cest agaçant et lon serait tenté de nen rien dire pour cette raison.
Comme lart nest pas au centre de cette Expo.02 et que je me limite en principe à rendre compte des expositions dart, je vais commenter la seule exposition dart présentée sur larteplage de Bienne avec quelques remarques sur dautres pavillons rapidement parcourus!
Argent et valeur Le dernier tabou
Le pavillon de la Banque nationale suisse a été confié à Harald Szeemann. Cest le seul endroit sur larteplage de Bienne où des artistes et des uvres dart sont exposés comme tel. Si cette exposition était présentée dans un musée dart, elle ferait grand bruit, attirerait beaucoup de monde et susciterait d'innombrables articles. Le moins que lon puisse dire cest que lon nen a pas beaucoup entendu parler pour linstant à lexception dun conflit à propos dune citation de Jean Ziegler (ce qui est très drôle si lon considère le nombre de provocations accumulées dans cet espace). Or il sagit dune exposition monumentale sur la notion de valeur et dargent dans lart et dans les sociétés qui forment notre monde, réalisée avec un budget colossal (une fiche assez ambiguë distribuée à la fin de lexposition nous apprend que lengagement du commanditaire sélève à 15 millions de francs suisses).
Les travaux de plus de cinquante artistes sous la forme dinstallations, de vidéos, sculptures, collages et photographies sont exposés dans une mise en scène intéressante qui se déploie sur deux étages dans de gigantesques vitrines et sur les parois couvertes d'un papier peint créé pour l'occasion. Par ailleurs l'exposition documente les formes prises par la monnaie à travers le temps et lespace, présente un destructeur de billets et un salon de machines à sous. Au niveau des travaux artistiques on distingue ceux qui critiquent largent et ce quil véhicule comme Piero Manzoni et ses merdes dartistes ou Yukinori Yanagi qui a réalisé des images des monnaies européennes progressivement détruites par le passage de fourmis comme il lavait fait avec les drapeaux à la Biennale de Venise en 1993. Et ceux qui tentent de définir des visions utopiques comme Rudolf Steiner, Josef Beuys, le Facteur Cheval, Tatline ou Henri Dunant. Un thème cher au commissaire de lexposition, Harald Szeemann, qui retrouve ici des éléments proposés, il y a déjà quelques années dans lexposition Visionäre Schweiz.
Aucun musée au monde ne se permettrait de livrer cette exposition tel quel au public. Il y aurait des fiches dinformation expliquant les diverses sections de lexposition, son déroulement, des renseignements sur les artistes, un dépliant, un catalogue, ici il ny a absolument rien. Il existe toutefois un bureau d'information et il est possible de demander une visite commentée. Tout spectateur peu informé sera très désorienté, voire choqué par cette exposition. Il faut dire que l'abondance noie un peu les éléments, que l'éclairage est très faible et qu'il a été fait un usage systématique des dessus de porte pour cacher les pièces qui pourraient heurter les visiteurs! LExpo.02 renforce ainsi la vision élitiste de lart, elle ne communique absolument rien au niveau de la découverte, de la motivation à comprendre les formes d'expression et la spécificité du langage artistique.
Les pavillons déclinent sensations et expériences
En employant des agences de communication et de design qui ne font que fabriquer des produits dérivés (souvent inspirés par des recherches dartistes) soit-disant accessibles et destinés au grand public, lExpo produit des pavillons assez sensationnels certes, (Swish qui permet de projeter sur leau des vux écrits sur un ordinateur est une variation technologique de la bouteille à la mer tout à fait intéressante par exemple et Cyberhelvetia propose une quantité d'expériences planantes), mais qui semblent tous passés par le même moule, une sorte de lavage de cerveau pour être prétendûment accessibles. On assiste à un inventaire de sensations et dexpériences : glisser, sauter, plonger dans des registres différents, burlesques, envoûtants, etc. Le modèle général semble être celui du train fantôme et les pavillons forment une série de déclinaisons autour de ce thème. Le résultat étant quils ne sont que peu compréhensibles, quils ne communiquent rien et que lon nen retient que le petit gag qui provoque une distraction ou une sensation forte : chariot, toboggan, matelas-trampoline, etc.
Il faudra voir les effets de cette Expo. 02 dans la durée, mais il me semble quils sont déjà assez inquiétants pour les artistes. Cela a commencé avec les attaques minables contre Pipilotti Rist dans le spectacle douverture et jai déjà lu ou entendu des commentaires qui sen prenaient au caractère incompréhensible, donc bien entendu artistique de lExpo! Or rien nest plus faux, cette Expo.02 na absolument rien à voir avec ce qui se fait dans le domaine artistique. Elle ne propose que des dérivés. Pour voir ce que font les artistes aujourdhui, souvent beaucoup plus clairs et maîtrisés dans lélaboration de leur langage, il faut aller dans les musées, les Kunsthalle ou par exemple à la Documenta de Kassel.
Ce qui est très gênant, voire inquiétant, cest le rejet de la diversité, la volonté de tout soumettre à un seul schéma, un seul cadre à lintérieur duquel on égrène quelques variations. On constate le refus explicite de laisser divers registres dexpression apparaître, tout n'est que communication et design. La couleur grise qui domine sur larteplage de Bienne est à cet égard très révélatrice. Les trois tours en tissu sont grises, la plupart des pavillons et les grandes passerelles métalliques sont grises, de même que les grands sacs en plastique dans lesquels on a placé des arbres. Un gris unitaire, un gris "design-mode-branché", un gris uniforme.
Le site de l'Expo:
EXPO.02
Patrick Schaefer, L'art en jeu, 14 juin 2002