Après le Kunsthistorisches Museum de Vienne, la Fondation Beyeler à Riehen propose de plonger dans la mémoire visuelle et l'imaginaire du peintre Francis Bacon. Organisée thématiquement l'exposition confronte une quarantaine de toiles et de triptyques avec des oeuvres anciennes et modernes que Bacon a citées comme sources.
A travers le parcours de sept salles, le visiteur est introduit dans le monde des modèles qui ont inspiré l'artiste, tels qu'il les a confiés, souvent avec une réticence réelle ou affectée, lors de nombreux entretiens et tels qu'ils sont attestés dorénavant par les milliers de documents visuels retrouvés et inventoriés dans son atelier qui sont en partie présentés ici. La première salle explore le thème du cri avec la fascination pour Picasso, mais aussi le Chien andalou de Bunuel et Dali et Le cuirassier Potemkine d'Eisenstein. La deuxième salle expose la problématique du portrait et les fameuses séries des portraits de papes. Le Velazquez qui est la source principale de Bacon, qu'il n'a d'ailleurs jamais voulu voir n'est pas présent, mais d'autres portraits de papes illustrent cette question. Le thème parallèle du voile, du rideau est abordé ici avec des oeuvres du Titien et de Degas. La salle suivante examine la représentation du nu chez Bacon et son rapport à la tradition. Dans la quatrième pièce de grands triptyques sont associés pour évoquer le thème du portrait, mais aussi la mise en cage des modèles de l'artiste inspirée par les sculptures de Giacometti. A côté de Velazquez la référence la plus connue de Bacon à l'histoire de la peinture est celle à Van Gogh (elle a d'ailleurs fait l'objet d'une exposition en 2002 à Arles), elle est présentée dans la salle suivante parallèlement avec une référence à Ingres. Les deux dernières salles présentent des oeuvres importantes de Bacon illustrant les thèmes de l'ombre, de la Crucifixion, la référence à la chair, à la viande et l'exposition s'achève sur le thème du miroir, de la réflexion de soi-même ou des autres.
Douze années après la mort de Bacon, la présentation de ce dernier a échappé à tout autocontrôle. On a vu des expositions qui insistaient sur la caractère autobiographique de ses oeuvres. Cette présentation au contraire s'appuie sur les références à l'histoire de l'art, à la tradition picturale de la Renaissance au XXe siècle. Les oeuvres de Bacon sont assurément polysémiques et d'une puissance rare. Elles permettent à des interprétations extrêmement diverses et contradictoires de se déployer. Une exposition comme celle-ci est un rêve ou un fantasme d'historien d'art. Ce qui frappe tout de même et ce qui en fait sans doute une réussite, c'est qu'elle met particulièrement en valeur les oeuvres de Bacon. Evidemment par leur format, par leur technique, elles écrasent dans une telle confrontation les modèles réels ou supposés qui les ont inspirées. Ce que l'on retient c'est l'exaltation du peintre Bacon, exaltation qui pouvait être provoquée par les aventures de son quotidien ou par les reproductions d'oeuvres anciennes ou modernes qui jonchaient le sol de son atelier ou encore par diverses lectures. C'est une occasion exceptionnelle d'entrer dans l'alchimie de la création de Bacon. On pourrait tout de même reprocher à l'exposition de mettre sur le même plan des relations très différentes. Ainsi la découverte de Picasso a toujours été évoquée par Bacon comme une inspiration fondatrice à l'origine de sa vocation de peintre. La confrontation avec les portraits de papes est toute différente. Wieland Schmied a bien montré qu'il s'agissait d'une attaque contre la tradition, contre l'histoire de la peinture. Les papes hurlants, thème que Bacon a traité plus de 50 fois ont été les oeuvres marquantes du début de sa carrière qui ont scandalisé, tout en faisant beaucoup pour sa réputation. Par la suite une peinture a pu inspirer des toiles au même titre qu'une photographie d'actualité découpée dans un journal. Bacon s'inspirait d'un véritable humus visuel sans privilégier un domaine plus qu'un autre. Plusieurs auteurs ont déjà montré que l'un des enjeux de sa démarche artistique était le refus de la lisibilité, même si l'on peut reconstituer certains mécanismes de son inspiration. Mais cette exposition ne prétend sans doute pas dévoiler les oeuvres, elle offre des pistes pour entrer dans l'imaginaire du peintre. On peut reprocher aux commentaires du catalogue de s'appuyer essentiellement sur les entretiens avec Daniel Sylvester comme s'il s'agissait de vérités d'évangiles, alors que l'on sait d'une part que Bacon était très conscient de donner une certaine image de lui-même dans ces entretiens et que d'autre part Sylvester a développé le caractère légitimant des entretiens excluant par exemple les aspects autobiographiques au profit des références à l'histoire de l'art. (Il existe un article intéressant concernant les sources photographiques de Bacon qui montre que Muybridge n'est pas la seule source de certaines oeuvres de Bacon: Simon Ofield, Wrestling with Francis Bacon, Oxford Art journal, 24.1 2000. pp. 113-130)
Autobiographie ou expression autonome dune recherche picturale ?
Bacon (1909-1992) est sans doute lun des peintres du XXe siècle pour lequel cette question est le plus souvent posée. De plus depuis la mort de lartiste on a assisté à un renversement total de lapproche consacrée à son travail. De son vivant il refusa quon publie une biographie, il joua toutefois avec lambiguïté et laissa traîner des doutes disant tantôt que tout dans son uvre était autobiographique et assurant ensuite que ses peintures étaient autonomes.
Il est resté maître de ce que lon savait sur sa vie et même les moments de confidence, les ruptures apparentes doivent être considérées avec précaution. Il a préféré se confier ou laisser écrire des écrivains prestigieux comme Michel Leiris et Gilles Deleuze. Quant à Daniel Sylvester il a depuis 1962 régulièrement publié des entretiens qui sont devenus la référence obligée pour tout discours sur lartiste. Il est pourtant évident que ces entretiens contiennent des déclarations contradictoires et quils ont été travaillés avec beaucoup de soin par Daniel Sylvester.
Depuis la mort de Bacon trois biographies sont parues, celle de Michael Peppiatt a le statut de biographie officielle, Michael Peppiatt, Francis Bacon, Anatomy of an Enigma, Weidenfeld and Nicholson, London 1996, edition de poche, 1999. Parmi les ouvrages "officiels" il faut aussi mentionner celui de John Russel, Francis Bacon, Thames & Hudson, Paris, 1994 (1ère ed. anglaise 1971). La biographie de Daniel Farson est très anecdotique et sefforce de rendre compte du milieu dans lequel vivait Bacon. Daniel Farson, The Gilded Gutter Life of Francis Bacon, London, Century Random House, 1993. Elle est la source principale du film de John Maybury, Love is the Devil. Enfin il existe une troisième biographie plus littéraire, Andrew Sinclair, Francis Bacon, His Life and Violent Times, Sinclair-Stevenson, Londres, 1993. Si Bacon préférait manifestement les essais dauteurs prestigieux inspirés par son uvre, il existe aussi des approches relevant de lhistoire de lart notamment en Allemagne et aux Etats-Unis. L'ouvrage principal étant celui de Wieland Schmied, Francis Bacon, Commitment and Conflict, Prestel, Munich, New York, 1996 (1st ed. 1985)
Bacon a détruit tout ce quil avait produit avant la guerre et seules quelques pièces vendues à lépoque permettent de saisir ses premières recherches. Linfluence du style de Picasso dans la seconde moitié des années 1920 est évidente, mais lon a aussi pu montrer celle beaucoup moins prestigieuse de lun de ses premiers mentors le peintre australien Roy de Maistre, ce que Bacon avait soigneusement occulté de son vivant. Par ailleurs on peut évoquer la relation avec le peintre Graham Sutherland et la question ambiguë des influences de l'un sur l'autre.
Le dépassement des déclarations de lauteur par son uvre est un problème constant, dun côté il ne faut pas négliger ses déclarations, de lautre, on ne peut se baser uniquement sur elles. Le problème cest le dérapage provoqué par certains types dinterprétation qui reposent sur la biographie. Assurément Bacon est à la croisée de plusieurs univers, de systèmes de valeur qui déterminent la production et lévaluation de luvre dart. Les déclarations de Bacon ont laissé place à des interprétations très diverses qui vont de la lecture autobiographique à une approche très extérieure iconographique, l'exposition de la Fondation Beyeler appartient à la seconde.