L'ART EN JEU

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Ellsworth Kelly

Le Haus der Kunst à Munich présente une imposante rétrospective d'Ellsworth Kelly en se limitant strictement aux peintures en noir et blanc du 7 octobre 2011 au 22 janvier 2012. Le résultat est absolument impressionnant. Parallèlement la Pinakothek der Moderne propose les dessins de plantes du 7 octobre au 8 janvier 2012.

La Villa Médicis à Rome propose une confrontation entre Ingres et Ellsworth Kelly du 20 juin au 26 septembre 2010.

La Serpentine Gallery présente 18 travaux récents d' Ellsworth Kelly réalisés depuis 2002 jusqu'au 21 mai 2006. Ces toiles explorent les formats horizontaux, verticaux et la superposition de deux toiles l'une sur l'autre légèrement décalées qui forment des bas-reliefs, mais toutes les toiles sont destinées à être considérées comme des objets. Les associations de couleur s'étendent sur toute l'étendue du spectre coloré y compris le noir et le blanc. Il joue sur les superpositions de couleur sur deux plans ou dans le même plan. La beauté des salles et leur enchaînement contribue particulièrement à la mise en valeur de chaque pièce.

Ellsworth Kelly né en 1923 est un artiste particulièrement mis en évidence en 2002-2003, il y eut ce printemps la belle exposition Henri Matisse / Ellsworth Kelly : dessins de plantes au Centre Pompidou déclinée sous la forme d’une filiation, d’un passage de témoins. Et puis sans que cela soit coordonné au départ il y a deux expositions en Suisse: à Bâle à la Fondation Beyeler où sont présentées les grandes peintures et les sculptures et à Lausanne une exposition montrée en premier au Drawing Center de New York, puis au Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne en étroite collaboration avec l’artiste : Ellsworth Kelly Tablet 1948-1973.

Ellsworth Kelly, Fondation Beyeler

L’exposition se déploie dans quatre salles auxquelles il faut ajouter le foyer et une pièce où sont montrés trois films sur l’artiste. Par ailleurs on découvre une grande sculpture blanche dans le parc. La première salle propose des dessins pour des sculptures et des interventions sur des cartes postales. La deuxième évoque les années 1957-1965 par une dizaine de toiles. La troisième salle est consacrée aux « Curves », la recherche sur les courbes, de 1980 à aujourd’hui. Enfin une dernière salle plus petite présente des « sculptures ». La géométrie, l’abstraction de Kelly apparaît comme facétieuse et inventive (un peu dans l'esprit de François Morellet). Son exploration des relations entre l’espace et la surface peinte le conduit à élaborer des pièces d’une efficacité extrême qui ont un impact visuel très fort. On peut penser qu’il est un peu trop efficace peut-être, mais l’on est pris par l’originalité des formes, la séduction des courbes. On est loin du carré dans le carré, il refuse systématiquement l'angle droit. L’invention des formes et la réalisation maîtrisée des confrontations colorées dégagent quelque chose de jubilatoire et d’euphorique. La feuille explicative remise aux visiteurs, basée sur le texte de Gottfried Boehm, parle d’une « force vitale et positive ». Il y a une part d’interactivité avec le spectateur dans la mesure où la perception varie selon le point où l’on se trouve. Je serais tenté de dire que contrairement à Barnet Newman ou à Mark Rothko, il n’y a aucun mysticisme dans cette peinture. Pourtant dans l’un des films présentés Kelly revendique une certaine spiritualité dans ses recherches, mais ce qui frappe c’est la décantation du réel comme source d’invention.

Ellsworth Kelly, Tablet 1948-1973 musée des beaux-arts Lausanne

Depuis l’exposition du Musée du Jeu de Paume à Paris, Ellsworth Kelly, Les années françaises, 1948-1954, Paris, Galerie nationale du Jeu de Paume, 17 mars – 24 mai 1992 et le texte d’Yve-Alain Bois, Kelly en France ou l’anti-composition dans ses divers états, c’est le processus créatif de Kelly qui est mis en évidence. On ne parle plus tellement de hard edge painting, d’expansion de la couleur pure. On nous propose au contraire d’assister à l’élaboration, à la naissance de formes à partir de l’étude des encadrements d’une fenêtre, des formes de wc turcs dans les bistrots parisiens ou de l’ombre d’une barrière. L’exposition lausannoise présente d’autres aspects de ce cheminement. On a l’impression de découvrir des patrons de couturière assemblés en collages par l’artiste ou les projets d’un bijoutier. Une salle de documentation bien fournie et un film de 52 minutes (Au diable les oiseaux. Regarder avec Ellsworth Kelly, 1995) précèdent l’exposition proprement dite. Celle-ci par son côté de documentation strictement visuelle sans aucune explication annexe peut paraître désarçonnante, d’autant plus que cet artiste n’est pas très connu en Suisse romande. Il est vivement conseillé de voir le film avant la visite et, ou, de visiter l'exposition de la Fondation Beyeler. La présentation, conçue et mise en scène par lui-même, offre une véritable descente dans le laboratoire du peintre. Il a documenté ses recherches de 1948 à 1973 en assemblant sur des cartons, esquisses et dessins, on suit le cheminement des idées, les intuitions et l’on assiste à la naissance d’une écriture qui est en fait une signalétique très personnelle. Soudain on reconnaît en tout petit une grande pièce connue.

Le livre-catalogue qui accompagne l'exposition permet de retrouver cette documentation passionnante qui devient le film d'une vie ou plutôt des idées d'une vie Ellsworth Kelly, Tablet 1948-1973 conçu par Yve-Alain Bois, The Drawing Center New York, Musée cantonal des beaux-arts, Lausanne, 2002.

Il existe une bonne introduction générale à la peinture abstraite aux Etats-Unis: Eric de Chassey, La peinture efficace, une histoire de l'abstraction aux Etats-Unis (1910-1960), Paris, Gallimard, 2001.

Patrick Schaefer, L'art en jeu, 2006

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