« J’aime les panoramas »

Genève 22 juin 2015: Le musée Rath à Genève présente en collaboration avec le Mucem de Marseille une exposition intitulée « J’aime les panoramas » s’approprier le monde jusqu’au 27 septembre 2015. Elle rassemble une quantité stupéfiante d’oeuvres et de documents qui vont du XVIIIe siècle à l’art contemporain. Bien que dense et touffue, cette présentation propose des oeuvres de grande qualité. On trouve David Hockney, Tacita Dean, aussi bien qu’une évocation de la restauration du panorama Bourbaki à Lucerne.


 

En 2003 à Lausanne, une exposition proposait un panorama photographique de la ville. Je réactive ici un entretien avec Syvain Malfroy qui était le commissaire de cette exposition:

Département d’architecture EPFL (Ecublens), bâtiment SG:  Panoramas de la ville de Lausanne jusqu’au 21 mai 2003 Sylvain Malfroy, professeur à la Faculté de l’environnement naturel, architectural et construit de l’EPF-Lausanne présente au bâtiment SG à Ecublens, une exposition sur les panoramas photographiques de la ville de Lausanne. Le centre de l’exposition est une prise de vue panoramique de la ville de Lausanne réalisée en 1917 par Frédéric Mayor. Cette présentation est complétée par une vue panoramique réalisée du même endroit le 25 février 2003. Des diapositives documentant l’histoire de ce genre de représentation et la diffusion d’une conférence de Roland Barthes sur le panorama complètent l’exposition. Par ailleurs Dencity de Fred Hatt propose des prises de vues panoramiques réalisées au cours des dernières années dans différentes villes à travers le monde. L’exposition est une réflexion sur la représentation de l’espace urbain et les moyens technologiques anciens et actuels qui rendent ces travaux possibles et leur donnent une nouvelle actualité.

J’ai voulu poser quelques questions à Sylvain Malfroy à propos de cette exposition :

1. Pourrais-tu caractériser la spécificité de cette prise de vue panoramique du centre de Lausanne, photographiée en 1917 du toit d’un immeuble de la rue du Grand-Chêne, par rapport à la tradition du panorama telle qu’elle s’est développée au XIXe siècle ?

La tradition du genre veut que l’on saisisse de préférence le tour d’horizon qui s’offre à partir d’un point de vue dominant sur la ville. Ainsi, les panoramas de Londres sont pris du sommet de la cathédrale Saint-Paul, ceux de Paris le sont à partir de Notre-Dame, ceux de Munich à partir du clocher de Saint Pierre, ceux de Salzbourg à partir de la citadelle, etc. La particularité de ce panorama lausannois pris en 1917 tient au fait qu’il n’exploite pas le belvédère le plus élevé sur la ville, mais celui qui permet d’embrasser à la fois les hauts de la ville en contre-plongée, le paysage urbain qui dévale vers le lac et le bassin lémanique dans toute son étendue. Le choix du point de vue est ainsi tout-à-fait remarquable dans la mesure où il procure une compréhension synthétique de la ville ancienne, de l’expansion urbaine récente et de l’environnement paysager de Lausanne. D’un point de vue technique, il s’agit encore d’un panorama en plusieurs prises de vues (onze) destinées à être ultérieurement assemblées (il ne semble pas qu’il l’ait été avant la présente exposition!) et non d’un balayage de l’horizon au moyen d’un appareil à tête tournante. Ce qui le rend néanmoins extrêmement précieux, c’est la qualité de définition des images, leur niveau de résolution ou de détail (les prises de vues originales ont été faites sur des négatifs de verre de grand format (18×24 cm), qui permet aujourd’hui quasi de se transporter dans le temps et de se promener dans la ville!

2. Aujourd’hui le panorama suscite un regain d’intérêt très marqué. On en trouve de nombreux exemples dans l’art contemporain notamment. Serait-ce parce que c’est un mode représentation qui échappe au découpage traditionnel du cadre-fenêtre ?

C’est vrai que le panorama neutralise le cadrage et paraît de ce fait conférer un supplément de vérité ou d’objectivité à ce qu’il représente. Dans la mesure où la photographie documentaire revendique aujourd’hui de nous mettre en face de l’environnement tel qu’il est « vraiment » et tel que nous l’avons façonné sans toujours nous apercevoir du résultat effectif, elle se sert du format panoramique comme moyen d’attestation, comme technique d’administration de preuves. Par ailleurs, du fait que le panorama neutralise l’effet du cadrage, qui est toujours un effet de distanciation, il tend à inclure le spectateur dans la représentation. Le panorama enveloppe, réellement ou virtuellement, le spectateur. Le spectateur tire un plaisir particulier de ce sentiment d’inclusion dans l’espace représenté, de présence au visible dans l’espace même de sa manifestation. On peut donc expliquer la faveur durable, voire le regain de faveur du panorama aujourd’hui, sur la base de ce facteur hédoniste.

3. La possibilité de réaliser des panoramas est étroitement liée à des évolutions techniques. Peux-tu nous indiquer quelques aspects techniques actuels qui permettent de réaliser des panoramas aujourd’hui et qui sont illustrés dans cette exposition ?

Dans la mesure où le panorama propose un tour d’horizon, il se confronte à la difficulté de maîtriser des éclairages très contrastés qui incluent nécessairement un secteur en contre-jour. Ces difficultés d’exposition se complexifient encore lorsqu’on veut prendre des vues en couleur. Autrefois, on s’efforçait de protéger les objectifs de l’incidence directe du soleil par des systèmes d’ombrage, mais on ne parvenait pas à se prémunir complètement contre les effets de l’incidence directe de la lumière. Aujourd’hui, les logiciels de traitement informatique de l’image sont capables d’analyser par comparaison les pertes de contrastes de luminosité et l’altération des couleurs en situation de contre-jour et de corriger automatiquement ces phénomènes. Par ailleurs, ces mêmes logiciels sont capables aujourd’hui de fabriquer des panoramas à partir de prises de vues multiples, prises à mains libres, pourvu que les images présentent entre elles un minimum de surfaces de recouvrement. Les déformations géométriques liées à des rotations en cours de prise de vue sont analysées et redressées. L’exposition inclut une démonstration du Laboratoire de communications audiovisuelles à ce sujet. Prof. Sylvain Malfroy Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne Faculté de l’Environnement naturel, architectural et construit (ENAC) Laboratoire d’histoire de la ville et de la pensée urbanistique Bâtiment polyvalent 4.143.

Patrick Schaefer, L’art en jeu, 5 mai 2003

L’utilisation de l’image et de nouvelles techniques de prises de vue à des fins qui n’ont rien d’artistique préoccupe certains artistes. En 2012, le Haus der Kunst à Munich tentait de faire le point:

Haus der Kunst Munich: Image Counter Image 10 juin – 16 septembre 2012,  Les techniques visuelles jouent un rôle considérable, central dans la guerre aujourd’hui. Non seulement par la transmission d’images dans des buts d’information et de propagande, mais aussi comme arme, comme moyen, instrument d’attaque avec les caméras, les drones. Beaucoup d’artistes sont conscients de cette double fonction et l’exposition tente de cerner cette évolution au cours des vingt dernières années de 1990 à 2012. Sean Snyder s’interroge sur la puissance optique de certains produits, il présente des caméras vidéo très puissantes. Trevor Paglen tente de rendre visible ce qui ne l’est pas, vues de nuages, vues nocturnes, Drone vision, 2010. C’est depuis la première guerre du golf que l’on dispose d’images nocturnes de grande qualité. Radenko Milak What else did you see réalise 24 peintures d’après une photographie fixant la violence gratuite à l’égard d’une femme. Harun Farocki avec Ernste Spiele montre comment les jeux vidéo sont utilisés pour préparer les soldats et aussi pour les soigner lorsqu’ils sont traumatisés par la guerre. Langlands & Bell The house of Usama Ben Laden, 2002 avaient reconstitué la demeure supposée de Ben Laden en 2002. Omer Fast superpose les titres de CNN. Deux peintures récentes de Wilhelm Sasnal sur la mort de Kadhafi figurent dans une salle consacrée à l’actualité immédiate. Bureau d’étude a réalisé une installation sur produire l’ennemi tentant de saisir comment l’on prépare un conflit avec l’Iran avec des mots clefs notamment. Patrick Schaefer 15 juin 2012