Collections privées, exposition publique

A l’occasion de la présentation de la collection Bührle à Lausanne, je réunis sur cette page divers articles consacrés aux expositions de collection privées et publiques depuis 2001.

Berne 14 août 2017. La collection Hahnloser jusqu’au 13 mars 2018.

Le musée de Berne présente dans les salle de l’ancien bâtiment, la collection Hahnloser dans toute son ampleur et avec ses points forts qui sont avant tout Pierre Bonnard et Félix Vallotton, mais elle comprend de nombreux autres artistes à commencer par Van Gogh, Cézanne, Matisse, Maillol et Redon notamment.

Lausanne 26 avril 2017: Fondation de l’Hermitage, Chefs-d’oeuvre de la collection Bührle jusqu’au 29 octobre 2017.

La Fondation de l’Hermitage présente pour plusieurs mois un ensemble d’oeuvres majeures de la collection Bührle. Celle-ci sera visible dès 2020 dans le nouveau bâtiment du Kunsthaus de Zurich. En attendant, elle prête ses oeuvres à diverses institutions. A noter, par exemple que c’est Le Semeur de Van Gogh qui fait l’affiche de l’exposition lausannoise, mais on peut encore découvrir 6 toiles de van Gogh au musée du même nom à Arles. Et si le Garçon au gilet rouge est bien à Lausanne, 6 toiles de Cézanne figureront dans l’exposition consacrée à cet artiste à la Fondation Gianadda (16 06 – 19 11 2017) et une autre au musée d’Orsay ( 13 06 –  24 09 2017). Je mentionne ces faits pour que l’on mesure l’ampleur de cette collection, vraiment stupéfiante. C’est une chance de pouvoir la découvrir dans d’excellentes conditions à Lausanne.

Zurich 3 novembre 2011 -Kunsthaus: Monet, Matisse, Miro, The Nahmad Collection jusqu’au 15 janvier 2012.

Une grande galerie à Londres, un stand toujours impressionnant lors des foires de Bâle, voilà ce que l’on sait des Nahmad. L’exposition du Kunsthaus nous apprend que cette dynastie de marchands a constitué une collection de grande qualité dont une centaine de toiles sont présentées ici. Les organisateurs de l’exposition ont du avoir beaucoup de plaisir, puisqu’ils peuvent refaire en plus petit quelques expositions prestigieuses de ces dernières années comme Picasso et les maîtres ou même Matisse – Picasso, tant les groupes d’oeuvres des artistes mentionnés sont importants. La collection est centrée sur « l’école de Paris », mais avec une sélection d’artistes très restreinte dont de grands groupes sont présentés. Une première salle est consacrée à Toulouse – Lautrec et Claude Monet, puis sont évoqués le cubisme, l’abstraction et le constructivisme avec Picasso, Gris, Léger, Malewitch, Mondrian et un grand groupe de Kandinsky. Braque est également présent. Un ensemble important d’Amedeo Modigliani est associé à des Picasso, on trouve ensuite trois de Chirico et les surréalistes Ernst, Miro, Tanguy, puis c’est Matisse – Picasso, Picasso et les maîtres et l’exposition s’achève sur un grand ensemble de toiles de Miro. Patrick Schaefer, l’art en jeu 3 novembre 2011

Fondation de l’Hermitage Lausanne: Van Gogh, Bonnard, Vallotton… La collection Arthur et Hedy Hahnloser jusqu’au 23 octobre 2011. -La Villa Flora de Winterthour étant fermée pour travaux jusqu’au 17 novembre, la Fondation de l’Hermitage peut offrir un panorama très complet d’une collection exceptionnelle, en partie publique, mais aussi encore partiellement en mains privées.

Musée cantonal des beaux-arts: Passions privées, trésors publics jusqu’au 11 septembre 2011. Il faut rappeler que l’un des principaux donateurs du musée des beaux-arts de Lausanne fut le Dr. Henri – Auguste Widmer (1853 – 1939), les oeuvres qu’il rassembla occupent la première salle de l’exposition, mais on les retrouve presque dans chaque salle. La présence de la collection Widmer suggère une intéressante comparaison avec la présentation de la collection Hahnloser actuellement à la Fondation de l’Hermitage. En effet, les deux collections furent réunies à la même époque, les trente premières années du 20e siècle, mais avec des ambitions et une psychologie des collectionneurs très différentes. On retrouve par exemple comme ami et sans doute initiateur des deux couples, Giovanni Giacometti. Le Dr. Widmer avait une ambition universelle et vouait une véritable passion à la sculpture. Il rassembla des antiquités égyptiennes, des sculptures médiévales et les peintures et les sculptures de l’école française avant tout. On retrouve dans la collection Hahnloser le désir de représenter des points forts de l’école française avec Manet, Van Gogh, Cézanne, Renoir, mais l’amitié et la sympathie pour quelques artistes l’emportèrent. Les Hahnloser furent parmi les principaux amateurs et amis de Pierre Bonnard, de Félix Vallotton, d’Edouard Vuillard, Henri Manguin, la collection présentée en ce moment à la Fondation de l’Hermitage offre un ensemble exceptionnel d’oeuvres de ces artistes. Chacune des nombreuses toiles retenues montre ce qu’ils ont fait de mieux, on voit que les collectionneurs bénéficiaient d’un premier regard et qu’ils ont su choisir des oeuvres particulièrement caractéristiques et fortes. L’ensemble très dense est remarquable, on peut encore signaler les oeuvres de Redon et Rouault. Patrick Schaefer, L’art en jeu 14 juillet 2011

Fondation Beyeler L’autre collection, hommage à Hildy et Ernst Beyeler 19 août – 6 janvier 2008

Pour marquer le dixième anniversaire de la Fondation Beyeler et les soixante bougies de la galerie, cette institution propose un hommage au galeriste et à son épouse en réunissant un certain nombre des toiles parmi les 16’000 pièces environ qui sont passées dans leur galerie. Un défi singulier qui offre l’occasion de constituer un musée idéal de la modernité de Van Gogh à Ellsworth Kelly. Les oeuvres de la collection sont associées dans un parcours brillant qui met en évidence de nombreux points forts. L’affiche de l’exposition reproduit le Facteur Roulin de van Gogh, 1889. On apprend ainsi que cette toile qui appartient au Museum of Modern Art de New York est passée par la galerie Beyeler, suivent Cézanne, Bonnard, Mondrian, Kandinsky, Léger, Arp, Picasso qui occupe une place particulière puisque près de 1’200 oeuvres de cet artiste ont été négociées dans la galerie. Matisse, Klee, Miro, Calder, Ernst, Giacometti, Dubuffet, la peinture américaine Pollock, Rothko, Newman, Warhol sont également présents. L’une des salles les plus marquantes repose sur la rencontre entre de grandes figures d’Alberto Giacometti et les toiles de Francis Bacon. Si quelques confrontations sont ainsi proposées, la plupart des artistes mentionnés sont présentés dans une salle qui leur est entièrement consacrée. Le résultat est un panorama stupéfiant de l’art moderne dans une exposition qui rivalise avec ou même dépasse tout ce qu’un musée pourrait présenter. La consécration, la célébrité des oeuvres et des artistes retenus fait ainsi oublier l’engagement et le caractère peut-être parfois assez novateur des intiatives du galeriste. L’art en jeu 17 août 2007

Les musées américains développent de plus en plus les présentations extérieures de leurs collections. La Fondation Guggenheim après avoir ouvert des succursales à travers le monde présente également sa collection dans d’autres institutions. Ainsi du 21 juillet 2006 au 7 janvier 2007, 200 oeuvres seront visibles à la Kunst und Ausstellungshalle der Bundesrepublik Deutschland à Bonn. Dans le même esprit la Fondation Gianadda à Martigny présente jusqu’au 12 novembre 2006, 50 toiles de peinture européenne provenant des collections du Metropolitan Museum of Art de New York.

Le MoMA à Berlin jusqu’au 18 septembre 2004 -Pour 8,5 millions d’euros, (sans compter les coûts d’assurance qui sont assumés par l’Etat allemand) 200 toiles et sculptures des collections du Musée d’art moderne de New York sont exposées pendant 8 mois à la Neue Nationalgalerie de Berlin. Avant de revenir sur les critiques que suscite cette opération, il vaut la peine de décrire la présentation et l’organisation de l’exposition qui est tout à fait intéressante. La Neue Nationalgalerie est un bâtiment conçu par Mies van der Rohe et inauguré en 1968. Il comprend un sous-sol fermé et un rez entièrement entouré de parois en verre. Un lieu particulièrement difficile à utiliser pour des expositions. La caisse a été placée à l’extérieur et le rez abrite deux vestiaires et une présentation de sculptures américaines des années 1960, à l’exception d’une version du Balzac de Rodin. On découvre ainsi Bruce Nauman, Donald Judd, Carl André, Louise Bourgeois et quelques autres. L’obélisque renversé de Barnett Newman a été placé à l’extérieur. L’architecture transparente renforce le caractère invisible de ces sculptures et il semble que la plupart des visiteurs ne les remarquent pas. Ils se rendent directement au sous-sol où les attendent deux librairies et les salles consacrées à l’accrochage des oeuvres. La sélection des toiles va de la fin du XIXe siècle à la fin du XXe siècle. Elle est parfaitement attendue, propose les oeuvres les plus connues de la collection et présente les principaux mouvements européens de la première moitié du XXe siècle avant de se tourner presque exclusivement vers l’art des Etats-Unis après 1945. Pour certains artistes (Cézanne, Matisse, Picasso, Warhol, Pollock, Guston, Richter, notamment) des groupes d’oeuvres sont présentés ce qui fait que l’exposition ne ressemble pas à une projection de diapositives. On se trouve face à un schéma linéaire classique qui commence par l’impressionnisme et s’achève avec le Pop art et le minimalisme. Par chance ce schéma est en partie rompu par l’accrochage et la circulation non linéaire qui introduit des ruptures tout à fait intéressantes. En effet l’exposition dispose d’une entrée centrale et de deux sorties latérales (il y a une sortie américaine Guston et une sortie allemande, Richter!). Les salles ne se suivent pas linéairement de sorte qu’en fait il n’est pas possible de suivre le schéma temporel en sens unique, on opère obligatoirement des sauts en avant, des retours en arrière, si l’on veut voir toutes les oeuvres exposées. Le contrôle des billets étant fait à l’entrée du bâtiment le visiteur peut circuler en toute liberté dans tout l’édifice. Ceci crée des confrontations et des interrogations intéressantes. II faut dire que l’espace à disposition semble un peu insuffisant par rapport aux dimensions et au nombre d’oeuvres exposées, mais ces contraintes permettent un parcours assez passionnant. Au lieu d’avoir la sensation de s’engouffrer dans un corridor où l’on doit impérativement suivre un cheminement à un rythme imposé par celui des autres visiteurs, on se balade ici très librement passant d’une époque à l’autre, on a un peu l’impression d’être en visite dans une belle villa de Mies van der Rohe et non prisonnier d’une foule comme c’est trop souvent le cas dans les grandes expositions.

La collection Rosengart à Lucerne (mars 2002)

Le printemps permet d’annoncer l’ouverture d’un nouveau musée d’art prestigieux en Suisse. La collection Rosengart, surtout connue jusqu’à présent pour un remarquable ensemble de toiles de Picasso (près de 50 pièces) comprend en outre plus d’une centaine d’oeuvres de Paul Klee (dont les 3/4 n’auraient jamais été exposées à ce jour) auxquelles s’ajoutent les oeuvres de 21 classiques modernes (Modigliani, Léger et Miro en particulier). Elle ouvre ses portes dans les locaux d’un bâtiment construit en 1923-1924 pour la Banque nationale suisse à Lucerne. Il a été transformé et aménagé avec sobriété par le bureau d’architectes Diener& Diener. La collection est ouverte au public dès le 26 mars. Elle occupe trois étages de la banque: le sous-sol est consacré à Klee, le rez-de-chaussée à Picasso et le premier étage au reste de la collection. Aucune exposition temporaire n’est prévue pour l’instant et les oeuvres ne seront pas prêtées au cours des cinq prochaines années. La découverte de cette collection est évidemment fascinante. Les grandes toiles de Picasso sont particulièrement impressionnantes. L’ensemble de la collection frappe par la qualité des oeuvres proposées. En 1978, Siegfried Rosengart et sa fille Angela avaient offert huit toiles de Picasso à la ville de Lucerne à l’occasion de son huit centième anniversaire. Ce don avait permis la création d’un musée Picasso dans la maison Am-Rhyn. L’existence de ce musée, installé dans un bâtiment historique est maintenue. Les huit toiles ont toutefois été intégrées à l’ensemble de la collection. Le musée Picasso présente dorénavant des photographies de Duncan, des dessins et des estampes de Picasso. Siegfried Rosengart avait repris la succursale lucernoise de la galerie Thannhauser et sa fille a continué dans la même direction. Ils avaient établi des liens privilégiés avec Picasso.

Une guerre culturelle? L’ouverture au public de cette collection remarquable peut évidemment aussi être considérée comme un nouvel épisode de la véritable guerre que se livrent les villes suisses pour assurer leur visibilité culturelle. Lucerne assure recevoir actuellement près de 10% des visiteurs de musées en Suisse et espère que cette proportion augmentera sensiblement avec l’ouverture de cette nouvelle institution. On ne peut s’empêcher de constater que les villes suisses se comportent comme les princes de la Renaissance et poursuivent un combat féroce pour affirmer leur identité culturelle. Le centre de la lutte se situe dans un rayon de 100 km entre Zurich, Bâle et Berne, mais les régions prériphériques sont aussi concernées. Evidemment dans le domaine des beaux-arts on peut se demander si cette volonté de centrer les investissements sur une visibilité, une fréquentation maximales favorise la diffusion de la connaissance, de l’intérêt, de la curiosité pour la création artistique qu’elle soit contemporaine ou plus ancienne. On peut aussi s’interroger sur l’avenir des musées si chaque artiste un peu connu, chaque collection d’un certain prestige créent leur fondation?

Petite chronologie: La salle de concert du nouveau centre de congrès de Lucerne édifié par Jean Nouvel a été inaugurée en août 1998. Le Nouveau musée des beaux-arts de Lucerne administré par la Société des beaux-art, qui comme son prédécesseur se trouve dans le même bâtiment que la salle de concert, a été inauguré en juin 2000. Patrick Schaefer, L’art en jeu, 23 mars 2002

Fondation de l’Hermitage 2001, De Cézanne à Dubuffet. La collection de Jean Planque

A une échelle modeste, mais avec un sens de la qualité incontestable, et avec des coups de coeur et des points forts bien marqués, on devine chez ce collectionneur le désir de posséder un aperçu des artistes les plus connus de l’art français de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle. Degas, Monet, des dessins et des aquarelles de Gauguin, Renoir, Cézanne, puis le cubisme, Braque, Gris et Picasso sont bien représentés. Bien sûr les amitiés, les contacts réguliers avec certains artistes ont favorisé le développement de groupes importants spécifiques comme ceux consacrés à Picasso (15) et à Dubuffet (16). L’abstraction, courant dominant lorsque Planque travaillait à Paris est particulièrement bien représentée, notamment par des oeuvres de Bissière et de de Staël. C’est d’ailleurs le courant artistique qui concernait le plus directement l’artiste Planque, si l’on en juge par ses propres travaux, également exposés. Par ailleurs cette collection révèle un lien intime avec la production artistique locale, vaudoise, puisque Auberjonois, Aloïse et Soutter figurent dans l’ensemble. D’autre part Dubuffet qui avait des liens avec ces artistes occupe une place importante. D’autres artistes suisses Hans Berger notamment sont également présents. Enfin un petit groupe de Klee (6) vient compléter le versant suisse de cet ensemble. Le catalogue publié comprend un inventaire de la collection (161 numéros) rédigé par Florian Rodari et de nombreuses contributions qui éclairent les divers points forts de cet ensemble. De Cézanne à Dubuffet, collection Jean Planque, sous la direction de Florian Rodari, Fondation Jean et Suzanne Planque, Hazan, Lausanne 2001. Béatrice Delapraz, L’oeil de Planque, confidences d’un collectionneur, éditions Cheneau-de-Bourg, Lausanne, 2001. Une autobiographie du collectionneur à travers des entretiens recueillis par sa nièce. Après avoir été présentée à la Fondation de l’Hermitage à Lausanne du 1er juin au 26 août 2001, la collection de Jean Planque est exposée au Musée des beaux-arts de Winterthour du 8 septembre au 2 décembre 2001. Note de juillet 2011: A signaler que la collection Planque (à la surprise générale!) est désormais déposée pour 15 ans au moins au musée Granet d’Aix-en-Provence.

Collection publique – collection privée, quelques réflexions à propos de la présentation de la collection de Jean Planque. Qui décide ce qui doit être collectionné, comment se forme le goût des collectionneurs? Comment les collections publiques forment-elles le goût de leurs visiteurs? Comment s’établit une échelle des valeurs? A quel moment cette échelle est-elle mise en cause? Comment gérer la concurrence entre les destinataires potentiels d’une collection? Que penser des rapports de force qui s’instaurent? On observe actuellement une véritable fascination pour les collections privées. Il existe plusieurs explications à cet engouement. La première provient assurément de la jouissance qu’implique la possibilité de découvrir quelque chose qui restait caché jusque-là. Par ailleurs il y a aussi la fascination provoquée par l’évolution de la valeur marchande des oeuvres. Puisque de très peu coûteuses à moyennement chères, elles sont, lorsqu’il s’agit de noms devenus très connus, pour citer ceux que l’on trouve dans la collection Planque: Degas, Cézanne, Monet, Picasso devenues inaccessibles en quelques décennies. Une autre raison sans doute est la mise en cause de ce que l’on appelle le canon, la disparition d’un accord général sur les valeurs absolues, les références incontestées (disparition au niveau du discours de l’histoire de l’art, mais pas au niveau des prix du marché). L’affirmation d’un cheminement glorieux de l’histoire de l’art allant de progrès en progrès est de plus en plus mise en cause dans des cercles de plus en plus larges. Ainsi il devient difficile de maintenir un tel discours dans les musées publics. (Le livre de Pierre Daix, Pour une histoire culturelle de l’art moderne De David à Cézanne, éditions Odile Jacob, Paris, 1998 est une réaction révélatrice de ce proche de Picasso, face à cette évolution, car il tente malgré tout de maintenir l’idée d’un progrès héroïque et s’en prend avec vigueur au relativisme de l’histoire de l’art actuelle).

Il est logique dès lors que l’on se tourne vers le privé, mais pour quels motifs? Là les choses deviennent beaucoup moins claires et plus ambiguës. Est-ce parce que les collections publiques ne présentent plus la vision traditionnelle et que l’on a plus de chances de la trouver dans les collections privées? Est-ce parce que l’on attend du collectionneur privé qu’il fasse découvrir des artistes négligés, oubliés par le courant principal de la reconnaissance publique? Est-ce parce que l’on préfère définitivement la parcellisation d’une multitude d’intérêts privés à l’affirmation d’un intérêt central public? Tous ces éléments bien sûr entrent en jeu. Heureusement pour les musées! Il semble que pour le collectionneur la reconnaissance publique, le don à la communauté demeure une consécration très attendue. Encore faut-il que des arrangements raisonnables entre la conception générale d’une collection publique et l’égo plus ou moins surdimensionné des collectionneurs ou de leurs ayant-droits puissent être trouvés! Patrick Schaefer, L’art en jeu, le 25 août 2001.

Remarque du 8 décembre 2011 à propos du canon de l’histoire de l’art du XXe siècle.

J’ai visité la galerie nationale de Prague hébergée dans un gigantesque bâtiment de 1928 reconstruit entre 1978 et 1995, après avoir brûlé en 1974. Cette institution propose aussi bien des oeuvres d’artistes tchèques contemporains, du design, de l’art décoratif, qu’un parcours qui peut proposer une histoire de l’art du XXe siècle avec notamment des oeuvres remarquables de Kupka et de Kokoschka et un accrochage intéressant. Mais la galerie nationale de Prague est surtout connue pour la qualité de sa collection d’art français du XIXe et du début du XXe siècle. Celle-ci fut commencée vers 1900 avec notamment des sculptures de Rodin, elle fut enrichie de divers dons, mais elle est avant tout le résultat d’une décision politique. En 1923, à la suite d’une exposition d’art français qui suscita l’enthousiasme, les dirigeants de la jeune République tchèque décidèrent de constituer une collection d’art français pour marquer leur sympathie envers ce pays. Une commission d’experts fut réunie et se rendit dans les grandes galeries parisiennes afin d’acheter des tableaux. On peut dire qu’ils firent un sans faute et acquirent des oeuvres de premier plan de tous les artistes qui appartiennent à « cette histoire glorieuse ». Il est étonnant de constater que dans des cercles sans doute très restreints et bien informés, elle était déjà fixée à cette date! Les meilleures « prises » sont assurément les Picasso, le Douanier Rousseau, on trouve des oeuvres cubistes, pas de Fauves, il y a un Derain venu par un autre biais, mais Degas, Gauguin, Van Gogh, Cézanne et l’on remonte jusqu’à Delacroix, Courbet et Daumier en passant par Manet, Monet, Renoir, Pissarro et Sisley. Galeries nationales de Prague.