Biennales de Venise

Je n’ai pas visité toutes les biennales de Venise depuis 2001, depuis que mon site existe, mais je réunis les compte-rendus des six éditions que j’ai vues.  La dernière (57 ème) Viva Arte Viva, dirigée par Christine Macel, du centre Pompidou, ouvre du 13 mai au 26 novembre 2017 (un mois plus tôt que les autres années).

Biennale: Viva Arte Viva jusqu’au 26 novembre 2017

Le pavillon central de la Biennale aux Giardini commence bien avec des photos de Mladen Stilinovic montrant l’artiste endormi sur un banc, affirmant le droit à l’otium par opposition au negotium. Ne rien faire comme signe de la liberté artistique, on trouve encore cet esprit dans quelques pièces de Franz West qui invitent au loisir. Mais le propos ne se poursuit pas vraiment et disparaît vite dans le thème du livre créé par divers artistes, sans qu’une œuvre forte surgisse. On retrouve par contre l’artiste endormi dans la belle exposition Philip Guston et les poètes (en fait, surtout Philip Guston et l’Italie) à l’Academia. Elle fait partie de la biennale, puisque le billet de celle-ci permet d’y accéder, il ne faut pas la manquer.

Revenons à la biennale, après cette affirmation de la liberté artistique, détachée d’un engagement social et plongeant dans une exploration intérieure, la commissaire Christine Macel, qui appartient au centre Pompidou, nous emmène dans divers univers artistiques, au pavillon central, ce sont les artistes et les livres, puis les joies et les peurs. A l’Arsenale l’espace commun, la terre, les traditions, les chamanes, Dionysos, les couleurs et enfin le temps et l’infini.

Il y a toujours quelque chose à tirer d’une telle exposition, et de beaux moments à découvrir, mais il faut reconnaître qu’elle manque de force et de conviction. On se demande s’il n’y a pas eu trop d’otium dans sa préparation et on peut lui préférer l’obsession du negotium cher à Damien Hirst !!!. Peut-être est-ce aussi une question de budget, il serait intéressant de connaître les montants investis dans l’une ou l’autre exposition. D’ailleurs, c’est bien le problème de ce genre de manifestation, on voudrait plus de transparence, pouvoir suivre un making of, les discussions, négociations qui entraînent un choix plutôt qu’un autre. Ici par exemple, le livre pièce unique qui concerne tant d’artistes, pourquoi cette fois a-t-on retenu, de manière intéressante d’ailleurs, John Latham? Avec les moyens techniques actuels on pourrait imaginer un écran qui présenterait d’autres exemples. On ne peut jouer au spectateur naïf. Dans les salles de l’Arsenale, l’élément le plus frappant, c’est que les travaux textiles prennent une place dominante avec par exemple Petrit Halilaj et ses grandes mites en kilims du Kosovo, Cynthia Gutiérez ou Leonor Antunes ou encore Sheila Hicks. Ce qui est frappant c’est que Franz Erhard Walter qui est un pionnier de l’action interactive avec le spectateur, reçoit le prix de la Biennale, mais n’est représenté que par des pièces textiles colorées accrochées aux parois. On est loin des éditions où les superproductions sur écran faisaient penser à Hollywood!


A signaler que le SIK met en ligne et publie un livre en deux volumes sur l’histoire de la participation suisse à la Biennale de Venise: http://www.biennale-venezia.ch/

Le palais encyclopédique. D’après le texte de presse l’exposition entend évoquer les Wunderkammer du 16e et du 17e siècle, en établissant des liens entre les artistes contemporains et ceux du passé. A signaler également une exposition Manet au museo Correr qui met cet artiste en relation avec ses modèles italiens. Manet ritorno a Venezia jusqu’au 18 août 2013.

Venise 6 octobre 2013 Biennale de Venise jusqu’au 24 novembre 2013. Il Palazzo Enciclopedico.

La référence explicite du commissaire de cette 55ème édition est l’ancêtre du musée, les cabinets d’amateurs, tels qu’ils apparurent depuis le 16e siècle. L’exposition est consacrée à l’exploration de l’inconscient, à la documentation de l’imaginaire. Elle met l’accent sur des artistes qui expriment leur subjectivité, leur mode de communication avec un ailleurs en s’ouvrant à des expressions qui sont hors du circuit académique de l’art. Ainsi, c’est Carl Gustav Jung qui est placé dans la première salle du pavillon central des Giardini avec son livre rouge dans lequel il raconte ses rêves à la recherche de l’inconscient collectif. Cette approche relève d’une conception platonicienne de l’art qui suppose que l’artiste ne peut que découvrir ce qui existe déjà. Après Jung, on évoque les anthroposophes avec les fameux dessins de Rudolf Steiner sur tableau noir. Dans cette salle, on est surtout frappé par l’intervention de deux acteurs de Tino Seghal et l’on trouve les sculptures de Walter Pichler, un plasticien autrichien, proche de l’architecte Hans Hollein. En poursuivant dans la salle 3, sont accrochées des figures majeures de l’art brut: la suédoise Hilma af Klint, Augustin Lesage, mais aussi Emma Kunz que Szeemann a plusieurs fois intégrée dans ses expositions.

Une petite cour extérieure présente six sculptures en bronze de Sarah Lucas, objectivement remarquables. On peut toutefois s’interroger sur l’évolution de cette artiste qui s’est fait connaître par des oeuvres trash en mégots de cigarettes ou en bas de femmes, on reconnaît ceux-ci dans ces sculptures de bronze, à moins que ce ne soient des préservatifs qui évoquent différentes positions d’une femme ou d’un couple et s’inscrivent magnifiquement dans l’histoire de la sculpture. Comme toujours dans ces expositions, on se demande ce qui motive le choix de certains artistes plutôt que d’autres. Une salle a été offerte à Enrico David. J’y vois d’abord un hommage à Louise Bourgeois avec de grandes compositions textiles abstraites et une vitrine qui contient 2 sculptures ainsi qu’un grand dessin mural.

La salle du haut est consacrée à un grand hommage à Fischli Weiss avec 180 terres cuites de la série commencée en 1981, Plötzlich diese Übersicht. Un étage plus bas c’est Jean-Frédéric Schnyder qui occupe une place importante avec ses grandes peintures. Elles sont en enfilade avec la salle qui rend hommage à Maria Lassnig. Ainsi la peinture, la sculpture et le dessin sont des éléments centraux. La vidéo est considérée comme moyen de documentation plutôt que comme moyen de création et les nouvelles technologies sont totalement absentes. Voici encore quelques noms relevés dans ce pavillon: Lynette Yiadom Boakye née en 1977, peintures de portraits imaginaires. Ellen Altfest  1970, réalise de petites peintures de fragments du corps masculin. Thierry de Cordier est un artiste belge qui peint la mer sur de grandes toiles, alors. Imran Qureshi est un Pakistanais qui revisite la tradition de la peinture de manuscrits mongols.

Venons en aux salles de l’Arsenale, ici j’ai surtout retenu une section conçue par Cindy Sherman. Elle comprend près de 200 oeuvres par une trentaine d’artistes connus ou anonymes. On trouve des ex votos, des bannières vaudous, des collections de photographies et plusieurs artistes américains bien connus Condo, Gober, Charles Ray et des européens. La proposition s’inscrit tout à fait dans l’esprit général de la biennale dont elle renvoie en somme un miroir conçu par une artiste. En y réfléchissant, je me dis que c’et peut-être la meilleure partie de la biennale. On découvre plusieurs films d’artistes qui réfléchissent au processus de l’exposition. Harun Farocki documente les oeuvres qui font l’objet d’actes de dévotion dans un film de 45′ (qui est aussi visible dans l’exposition Angst à Vienne). Ed Atkins (né en 1982) évoque la collection d’André Breton. Mark Lekey présente un projet d’exposition pour le Arts Council. L’exposition s’achève en évoquant l’obsession et la répétition, mais aussi la mise en scène de soi-même avec Dieter Roth et Bruce Naumann. Le dernier espace est consacré à un hommage à Walter de Maria décédé en 2013.

Après cette description très partielle qui permet de constater la présence de la sculpture, de la peinture au sens traditionnel avec une ouverture vers des formes d’expressions considérées comme marginales, mais qui sont intégrées ici dans l’idée qu’elles participent à l’exploration d’un grand imaginaire collectif qui préexisterait. Je voudrais poser quelques questions qui ne sont pas traitées dans cette biennale et qui pourtant entreraient dans le thème proposé. Le magasin de souvenirs est-il l’héritier du cabinet d’amateur ? Bien des objets que l’on peut y acquérir ne sont-ils pas une forme trivialisée des objets collectionnés autrefois ? les pierres semi-précieuses, les produits de l’artisanat par exemple. A moins que ce ne soit le centre commercial qui évoque cette quête de ce que l’humanité offre de mieux ! Et qu’en est-il des encyclopédies?, c’est le mot titre de la biennale et c’est une des grandes obsessions actuelles! Aujourd’hui chacun peut se créer son propre dictionnaire, en lançant des recherches sur Google, en ajoutant et suivant des amis sur facebook, en s’amusant même à les identifier. Chacun peut aussi consulter et contribuer à Wikipedia. Voici quelques aspects de l’actualité du thème encyclopédie qui auraient pu être traité, malheureusement il n’en est rien. Le cabinet d’amateur est-il vraiment une réunion des plus extraordinaires objets ou créations trouvées sur la terre, n’avait-il pas une ambition de découverte, de recherche, de prospective ?

Patrick Schaefer l’art en jeu 6 octobre 2013


54 ème Biennale 2011 Illuminazioni dirigée par Bice Curiger 4 juin – 27 novembre 2011

Plus de 80 artistes dans les Giardini et à l’Arsenale avec en sus les pavillons nationaux dans les Giardini et répartis dans toute la ville. Le pavillon de l’Italie fait l’objet d’une exposition distincte.

Après le marathon de la biennale vénitienne, le temps d’un réflexion et il y a matière à cela. Evidemment, nous ne connaissons pas l’arrière-plan, ce qui relève des contingences budgétaires et ce qui appartient au choix de la ou des responsables. D’autre part, y a-t-il des consignes ou des préférences exprimées à l’égard des choix des pavillons nationaux? Il me semble que oui, mais peut-être s’agit-il de coïncidences. Je constate qu’un certain nombre de pavillons s’inscrivent dans un courant. Qu’entends-je par là? On dirait qu’ils se sont donné le mot pour casser la lecture architecturale de ces bâtiments qui appartiennent à une architecture assez moderne et lisible, en les bouchant complètement ou en les transformant en cachant la lecture de la structure d’origine.

C’est le cas de la Suisse avec Thomas Hirschhorn qui transforme l’élégant édifice des années 1950 en grotte mystérieuse rassemblant d’innombrables déchets de notre civilisation transformés par la présence magique de cristaux alpestres ; de l’Allemagne où le pavillon devient église ; de la Grande-Bretagne où Mike Nelson nous fait pénétrer dans un labyrinthe étouffant et poussiéreux qui rappelle des conditions d’habitation à Istanbul ; de la France avec Chance de Christian Boltanski : un immense échafaudage métallique qui soutient des rotatives où apparaissent des bébés ; de l’Autriche avec Markus Schinwald qui nous propose un étrange musée de peintures où les toiles paraissent écrasées près du sol. Le pavillon danois offre une excroissance, à la fois cabane, oeuvre d’art, gravure sur bois. Tous ces pavillons soulignent la fin des utopies, utopie de l’espace, de la disponibilité pour les oeuvres d’art face à une réalité de plus en plus étouffante. De manière étonnante, le seul pavillon qui recourt à l’utopie est celui d’Israël avec la proposition de Sigalit Landau visant à construire un pont de sel avec la Jordanie. Alors qu’une autre artiste israélienne Yael Bartana se livre à une critique féroce des utopies dans le pavillon polonais en mettant en scène le retour des juifs en Pologne ! Peut-être est-il aussi révélateur de cette édition que l’on pense d’abord aux pavillons nationaux du moins à certains, avant l’exposition centrale proposée dans la grand pavillon des Giardini et à l’Arsenale. Il est vrai que pour ceux qui suivent régulièrement l’activité artistique cette présentation offre assez peu de surprises. On peut toutefois assurer que c’est un regard correct sur divers aspects et courants de la scène internationale qui donne une place à toutes les formes d’expression, sans que l’on sache bien sûr pourquoi un artiste est représenté plutôt qu’un autre. Il y a aussi la difficulté de la sélection des oeuvres dans certains cas on découvre assurément des installations importantes, révélatrices du travail de l’artiste. Dans d’autres on dirait que l’on a tenu à avoir cet artiste dans l’exposition sans lui donner toutefois une place très importante. – Si l’on a des blancs et que l’on ne se rappelle plus exactement des pièces vues. Il faut relever qu’il existe une quantité énorme de vidéos sur youtube notamment. Comme celle-ci qui offre un petit parcours qui rafraîchit la mémoire: http://www.youtube.com/watch?v=n7Q9p7e3MdA&feature=related

Patrick Schaefer, L’art en jeu 5 juillet 2011


Biennale 2009 7 juin – 22 novembre La Biennale de Venise 2009 est dirigée par Daniel Birnbaum, un Suédois qui travaille à Francfort. Le thème est : Construire des mondes. La participation de plusieurs pays supplémentaires est annoncée.

Biennale 2007 10 juin – 21novembre 2007 La 52ème Biennale de Venise ouvre ses portes au public le 10 juin 2007.

Les expositions de l’Arsenal et du pavillon Italia des jardins sont confiés au conservateur américain Robert Storr. Il a choisi le thème: Penser avec les sens – sentir avec l’esprit. 77 pays sont représentés dans les pavillons des jardins et à travers la ville.


Biennale 2005 51 ème Biennale de Venise 12 juin – 6 septembre 2005

Le site de la Biennale informe sur les artistes exposés dans les deux sites d’expositions le Pavillon italien aux Giardini et l’Arsenale, ainsi que sur tous les artistes proposés par les pavillons nationaux dans l’enceinte de la Biennale et dans d’innombrables lieux de la ville. Toujours un peu plus loin La Biennale se divise en trois sections : les pavillons nationaux dans les Giardini et à travers la ville, une exposition temporaire dans le pavillon Italia et une autre exposition à l’Arsenale. Commençons par évoquer cette dernière partie dirigée par Rosa Martinez qui s’intitule Toujours un peu plus loin et comprend près de 50 artistes. Le visiteur est accueilli par de grandes bâches imprimées conçues par les Guerrillagirls. Com qui rappellent que c’est la première fois que la Biennale est dirigée par des femmes. Elles donnent aussi des statistiques sur le nombre d’artistes femmes représentées au cours des éditions précédentes. Le ton est donné l’exposition sera réflexive, ouverte aux problématiques actuelles sur la représentation des femmes, mais aussi sur la mise en évidence de travaux venus d’autres pays ou continents. On découvre en effet des artistes indiens, bengalis, pakistanais, mais aussi de nombreux sud-américains et des sud-africains. La présentation est aérée proposant souvent de grandes installations. Une large place est faite à la vidéo. Pourtant la première salle est consacrée aux peintures très étonnantes de Semyha Berksoy qui sont proches de l’art brut. La salle est fermée par un écran sur lequel est projeté Be the first to see what you see as you see it, 2004 de Runa Islam qui met en évidence des porcelaines magnifiques qu’une femme fait tomber l’une après l’autre. Cette première partie s’attache à des éléments du quotidien comme Curry de Subodh Gupta une installation dans laquelle sont alignés les ustensiles en fer blanc utilisés pour servir ce plat. Plus loin un hommage est rendu au modèle de Lucian Freud, Leigh Bowery avec une présentation de films sur ses performances et l’exposition de ses costumes de scène. Un autre aspect que l’on perçoit est la recherche de rituels nouveaux qui va de l’observation de fêtes et de pratiques existant à travers le monde d’un point de vue ethnologique à la création d’actes ou de performances. Stephen Dean projette en parallèle les images de grands rassemblements qu’il s’agisse de rencontres sportives ou de festivals religieux. Quant à Kimsooja, elle se place immobile de dos face à la foule dans six lieux très fréquentés. Un regard critique sur la situation actuelle des lieux artistiques est proposé par l’architecte Rem Koolhaas qui évoque l’expansion des musées, mais aussi leur détérioration dans le cadre d’une réflexion sur le musée de l’Hermitage à Saint-Petersbourg. On signalera encore la présence de Christoph Büchel et Gianni Motti avec leur travail sur Guantanamo. L’exposition s’achève sur de grandes installations qui mettent le spectateur dans des situations particulières notamment un caisson de Mariko Mori. L’expérience de l’art L’exposition du pavillon italien aux Giardini dirigée par Maria de Corral s’intitule L’expérience de l’art. Elle propose un regard sur les 40 dernières années de création artistique à travers les travaux d’une quarantaine de créateurs. Une place importante est faite à la peinture d’un côté et à la vidéo de l’autre avec également quelques sculptures et installations. En peinture on suit deux parcours entre la figuration et une abstraction qui met en valeur la matière et le processus pictural. On passe de Tapiès à Marlène Dumas, Philip Guston et Francis Bacon pour aboutir aux sculptures et aux estampes de Thomas Schütte. De l’autre côté les approches abstraites d’Agnes Martin, Joan Hernandez Pijuan, Gabriel Orozco, Bernard Frize et Juan Uslé. Une large place est faite à la vidéo, alors que la photographie est absente à l’exception des recherches en jpg de Thomas Ruff. La grande salle à l’étage est entièrement consacrée à William Kentridge qui rend hommage à Méliès.

Les pavillons nationaux ( 70 pays sont représentés: 30 aux Giardini et 40 dans la ville) sont un défi pour les artistes invités à s’y présenter. Les présentations monographiques sont de plus en plus privilégiées et souvent une réflexion sur l’espace et son histoire est proposée. C’est du moins le propos d’Antoni Muntadas dans le pavillon espagnol qui retrace l’histoire des pavillons nationaux et relève les nations absentes de la Biennale. Les Norvégiens et les Suédois ont enlevé les parois de verre de leur pavillon pour en faire une cour intérieure en béton dans laquelle sont présentées des installations sonores. L’Autrichien Hans Schabus quant à lui, a choisi d’emballer son pavillon en créant un parcours d’escaliers qui aboutit au faîte de l’édifice. Annette Messager dans le pavillon français s’est intéressée non pas à l’architcture du site, mais au génie du lieu en évoquant Pinocchio dans trois scènes qui proposent une étonnant scénario. C’est d’ailleurs ce pavillon qui a été distingué. On découvre encore de nombreuses expositions à travers la ville, il faut signaler que pour la première fois l’Inde est représentée à la Giudecca au réfectoire de l’ancien couvent des Saints Cosme et Damien. A signaler aussi une importante présentation d’artistes sud-américains, la trama e l’ordito, à l’institut vénitien des sciences, lettres et arts juste en face de l’Accademia. Il me semble que cette édition de la Biennale s’inscrit tout à fait dans la suite de la dernière Documenta en proposant une approche réflexive évitant les automatismes de la starrification par un réel effort d’ouverture, par ailleurs la tendance est de commander des oeuvres spécifiques aux artistes retenus. Le parcours des trois ensembles donne un regard sur l’art contemporain riche sans être étouffant.


Biennale 2003 Une Biennale par, pour, temps de guerre globale. Rêves et conflits, la dictature du spectateur.

La Biennale de Venise est un rendez-vous que l’on attend avec intérêt et qui laisse souvent perplexe. Le responsable de cette manifestation en 2003 Francesco Bonami a choisi de déléguer une partie de ses responsabilités à 11 commissaires différents. Il signe pour sa part trois expositions, l’une dans le pavillon italien des Giardini, une deuxième à l’Arsenal et la dernière au musée Correr. Il faut ajouter à ces expositions, celles des pavillons nationaux des Giardini et celles souvent intéressantes qui sont présentées dans un nombre toujours croissant de lieux de la ville. On peut aussi signaler trois exposition réalisées par des fondations. La Fondazione Bevilacqua la Masa présente Alex Katz, Portraits dans son espace de la place Saint-Marc, dans un autre palais dépendant de la même institution, on découvre dessins et peintures récents de Marlène Dumas sur le thème de la mort. Palazetto Tito, Marlene Dumas, Suspect, 12 juin – 25 septembre. Quant à la Fondazione Querini Stampalia, elle a confié l’étage dédié aux expositions temporaires au couple Ilya & Emilia Kabakov qui proposent jusqu’au 7 septembre avec Where is your place? une étonnante exposition sur le thème de Gulliver. (Nous sommes des Lilliputiens qui visitons une exposition de photos noir/blanc, alors que des géants dont nous ne voyons que les pieds et les mollets visitent une exposition de peinture dont n’apparaissent que la partie inférieure du cadre et de la toile; leur site présente les dessins des artistes pour ce projet). Commençons par l’exposition du musée Correr qui devrait être un morceau de résistance situant l’ensemble de la manifestation dans un contexte historique.

Sous le titre De Rauschenberg à Murakami 1964 – 2003, on expose 49 artistes représentés chacun par un seul travail de dimension variable : il y a de toutes petites toiles, alors que d’autres sont immenses. Si une grande partie des créateurs sélectionnés sont attendus et inévitables, on remarque un nombre assez important de peintres moins connus, sans que l’on comprenne vraiment pourquoi ils ont été sélectionnés. C’est pourtant la principale qualité de cette exposition qui ressemble par ailleurs beaucoup plus à une projection de diapositives qu’à une exposition de peinture. Les toiles sont présentées dans un ordre chronologique qui commence en 1964 date à laquelle Robert Rauschenberg reçut le prix de la Biennale de Venise, les œuvres voisines datent de la même année ou sont réalisées à une date très proche dans la décennie. Chaque salle est organisée selon le même principe. Ainsi dans la première salle on trouve pêle-mêle Rauschenberg, Buren, Riley et Warhol sur le quatrième mur un grand Twombly est flanqué d’un petit Ryman et d’un Fontana blanc!? Cela pourrait former la table des matières d’un cours sur la peinture entre 1964 et 1968, mais ce n’est certainement pas une exposition. Le reste est réalisé dans le même esprit. Rejet de l’aura benjaminien?

Continuons par les Giardini, en commençant par l’exposition du pavillon italien assumée par Francesco Bonami et Daniel Birnbaum, intitulée Delays and Revolutions. Les grandes manifestations du type biennale sont l’occasion de découvrir des installations souvent impressionnantes qui utilisent tous les moyens d’expression à la disposition des artistes et laissent des impressions fortes au spectateur. On a l’impression que les commissaires de cette exposition se sont systématiquement employés à éviter ce genre d’effets. Faut-il y voir une application des théories de Benjamin sur la disparition de l’aura de l’oeuvre d’art à l’ère de sa reproductibilité technique, un manque de budget ou une insensibilité, un désintérêt total pour les démarches artistiques? la question est ouverte et c’est celle que je me pose en sortant de cette exposition. Quelques exemples relevés dans ce pavillon italien. Au cours des dernières années Tacita Dean s’est fait remarquer par des installations et des films remarquables dans plusieurs expositions. Elle figure ici avec un documentaire sur Mario Merz, lui-même connu pour ses installations. On pourrait aussi bien regarder ce documentaire chez soi dans son salon! Robert Gober est lui aussi bien connu pour ses installations provocatrices. Il a occupé le pavillon américain il y a quelques années. Il figure ici avec une projection de diapositives reproduisant ses dessins! Pour en rester aux projecteurs de dias décidément très sollicités on découvre un rectangle blanc projeté dans l’installation de Ceal Floyer, dont on connait pourtant des travaux plus riches. Enfin il y a au moins une installation réussie avec ce moyen des projecteurs de diapositives c’est celle de Peter Fischli et David Weiss qui proposent un inventaire de questions projetés en écriture blanche sur fond noir.

Passons aux pavillons nationaux qui offrent le plus souvent une approche monographique, le pavillon étant confié à un ou deux artistes. Le contexte de cette biennale et de sa préparation est évidemment peu banal avec une situation de guerre et une division profonde du monde occidental et des sociétés impliquées dans l’événement. On en trouve des échos plus ou moins marqués et l’on peut sans doute, mais il s’agit de suppositions, trouver des explications à certaines bizarreries de la manifestation dans cette situation. A cet égard l’exposition intitulée The Zone consacrée aux jeunes artistes italiens est révélatrice. On y découvre notamment une installation de Anna de Manincor où des jeunes défilent en répétant toujours la même phrase « Non faro figli per questo paese ». Pour les autres pays on relève clairement une séparation entre ceux qui ont décidé de poursuivre une démarche artistique en laissant la seule force de cette approche s’exprimer et ceux qui ont à tout prix voulu trouver une expresion politique à un titre ou un autre. Et là il faut dire que les vannes du kitsch se sont ouvertes à grands flots qu’il s’agisse des colombes blanches et noires d’Ahmed Nawar dans le pavillon égyptien ou des recherches sur le More à Venise de Fred Wilson qui occupe le pavillon américain ou des collages de lentilles et de crottes d’éléphants de Chris Ofili dans le pavillon britannique.

Les démarches radicales de rupture avec l’humanisme sont plus provocantes et plus convaincantes qu’il s’agisse du pavillon espagnol de Santiago Sierra, muré et dont l’accès par l’arrière est réservé aux seuls détenteurs d’un passeport espagnol, gardé par des vigiles en uniforme qui prennent leur travail très au sérieux . Ou du cheminement festif, ludique proposé par Olafur Eliasson qui utilise la couronne d’arbres surplombant le pavillon danois, en s’inscrivant dans une approche écologique.

En confiant l’Arsenal à plusieurs commissaires, les organisateurs semblent avoir malheureusement reproduit la structure des Giardini. L’approche ici n’est pas uniquement nationale, mais continentale. Il y a ainsi une section qui met l’accent sur l’Afrique, une autre sur l’Amérique du Sud et centrale, une sur la Chine et l’Extrême-Orient (sans doute la plus intéressante), une section est offerte aux représentations arabes, alors que la première présente un grand nombre d’artistes américains et israéliens. Bien sûr il est toujours intéressant de découvrir ces confrontations diverses, mais il faut bien reconnaître que l’impression d’ensemble est négative. A l’opposé de la dernière Documenta qui après de longs débats théoriques s’était révélée très respectueuse des artistes dans leur mise en évidence. Ici on a l’impression d’une confusion générale d’où rien ne ressort, où aucune démarche ne peut s’affirmer.


Biennale de Venise. Plateau de l’humanité jusqu’au 4 novembre 2001 Du Réel et du Paradis

Pour la seconde fois Harald Szeemann dirige la Biennale de Venise. Celle-ci comprend deux parties : les pavillons nationaux qui se trouvent dans les Giardini alors que d’autres sont répartis dans divers bâtiments à travers la ville. Par ailleurs une exposition de grande envergure est présentée dans le Pavillon italien des Giardini et dans les grands locaux de l’Arsenal.

Les espaces mis à disposition de la Biennale ont encore été accrus cette année.
Il y a quelques années le parcours à travers les pavillons nationaux faisait sourire, car de nombreux travaux présentés paraissaient complètement désuets, secondaires. Aujourd’hui ce n’est pratiquement plus jamais le cas. Il est clair que chaque pays, conscient de l’enjeu d’une bonne visibilité de sa scène artistique sur des plateaux internationaux, investit beaucoup pour parvenir à un résultat convaincant. On peut aimer ou ne pas aimer, partager la direction choisie ou la rejeter, mais l’investissement et la qualité des produits obtenus ne fait aucun doute. De plus en plus, on choisit la présentation monographique, ce qui donne plus d’impact aux xuvres de l’artiste retenu. Il faut aussi relever que si le parcours impliquant la visite des expositions réparties dans la ville est épuisant, il révèle d’excellentes surprises au niveau des expositions, mais aussi par les bâtiments qu’il permet de découvrir. Plateau de l’humanité : une approche intuitive de la scène contemporaine.

Après ces remarques liminaires venons-en au coeur de l’affaire, l’exposition intitulée Plateau de l’humanité, puis je mentionnerai certains des artistes proposés dans les sélections nationales. Il me semble que la confrontation avec la réalité peut être considérée comme l’un des fils conducteurs de cette exposition. Un réel qui n’est pas politique ou militant, mais qui doit permettre à l’artiste d’échapper au ressassement des mêmes questions ou problèmes. Sur ce plan le travail du Bulgare Nedko Solakov (1957) est très clair: deux peintres couvrent les murs d’une salle l’un de blanc et l’autre de noir et se succèdent à l’infini. Bien sûr ce retour vers le quotidien implique aussi la trivialisation, l’art ne porte plus de grand A. Pourtant lorsqu’on parcourt une exposition comme celle-ci on remarque à quel point cette confrontation à la réalité peut être féconde et nécessaire. Il y a aussi des idées identiques qui surgissent chez certains artistes et une diminution de l’exacerbation du style personnel. Un langage international se crée dans lequel on reconnaîtra peut-être des écoles anglaises, hollandaises, canadiennes par exemple. Le texte d’introduction rédigé par Harald Szeemann montre bien que l’exposition est construite sans exigence théorique explicite au niveau du discours. Par contre il existe une approche très déterminée, le refus des frontières entre les techniques, le refus également de barrières entre les générations, ce dernier est assez audacieux et intéressant, car des artistes jeunes sont ainsi placés à côté d’artistes beaucoup plus âgés et confirmés ( Twombly, Richter et Néo Rauch par exemple). Par ailleurs on constate que la rupture des limites n’est pas absolue, ou dogmatique, on va vers la trivialisation, mais il y a une limite, on va vers la science-fiction, mais il y a une limite, non explicite, non dite, non théorisée, mais sensible. Ainsi se reforme une définition de l’art dans le cadre d’un espace et d’une exposition. Ouverture, abondance et lacunes

Cette Biennale présente un très grand nombre d’artistes provenant d’un nombre de pays plus important que jamais. On remarque notamment les ouvertures vers le Mexique, les Philippines, les pays du nord. Pourtant, et plutôt que de regretter une éventuelle surabondance, je ne peux m’empêcher d’être frappé par d’étranges absences. Le terme employé dans le titre de l’exposition « plateau », mais aussi plate-forme, lorsqu’il est mis en relation avec la création contemporaine me fait immédiatement penser à La Jetée, 1962, de Chris Marker. C’est peut-être la plus brillante visualisation d’un plateau et des problématiques de relations entre le présent, le passé, le futur et la condition humaine qui aient jamais été produits. Je m’étonne que cet artiste n’ait pas été intégré dans cette présentation, soit par des travaux plus récents, soit par des exemples de son influence actuelle, Terry Gillian, par exemple. Il serait oiseux d’énumérer tous les pays non représentés, de même que tous ceux qui le sont, pourtant je ne peux m’empêcher de relever l’absence de l’Inde. Alors que la section consacrée à Bombay était sans doute la plus réussie et la plus intéressante dans l’exposition Century City de la Tate Modern, je citerais notamment Sudir Pathwardan (1949) et Shamila Samant (1967), il est curieux de devoir relever qu’ils ne sont pas arrivés jusqu’à Venise.

Les pavillons nationaux

On peut distinguer des approches qui proposent une implication directe, une participation du spectateur. C’est le cas des pavillons allemand, canadien, français, hongrois et polonais notamment. D’autres s’adressent à la sensibilité, impliquent les sensations de ce dernier, mais de façon plus passive le Brésil avec les odeurs épicées d’Ernesto Neto. Mark Wallinger utilise les émotions dans un véritable processus d’appropriation et de détournement en les appliquant à des scènes banales du quotidien. Il filme la porte des arrivées à l’aéroport qui s’ouvre pour laisser sortir les passagers. Un rythme ralenti, une musique religieuse d’Allegri qui prend aux tripes et un titre The Threshold of the Kingdom et voilà les ingrédients de l’émotion artistique réunis avec une efficacité et une ironie particulièrement mordantes qui ne laisse aucun doute sur la nature de l’artefact. Dans les années 1960, il s’agissait de s’aligner sur le langage reconnu de l’avant-garde avec toujours bien sûr un décalage et la conséquence inévitable d’un regard condescendant de la part des occidentaux. Aujourd’hui le problème a clairement évolué. Les artistes explorent des traditions propres à la culture dont ils sont issus. À partir de cette découverte, ils développent un travail personnel. Pour y parvenir ils disposent de moyens techniques, d’instruments, dont ils ont acquis la maîtrise en Europe ou en Amérique du Nord qui leur permettent de s’exprimer avec une grande souplesse et une efficacité incontestable. Ils utilisent et maîtrisent les mêmes instruments que les artistes occidentaux mais parviennent à exprimer une sensibilité différente, c’est sans doute la raison pour laquelle une production moyenne de très bon niveau peut être observée dans une Biennale comme celle-ci.

Patrick Schaefer, l’art en jeu, 13 juin 2001.